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Fromont jeune et Risler aîné. Mœurs parisiennes. 12 e édit. 1 vol. Les Amoureuses. Poëmes et Fantaisies, 1857-1861. (La double conversion. — Les aventures d'un papillon et d'une bète à bon Dieu. — Le roman du Chaperon-Rouge. — Les âmes du Paradis. — L'amour trompette. — Les rossignols du cimetière).. 1 vol. r\ Paris. — Typ. A. Pillet fils aîné, 5, me des Grands- Angustins. ALPHONSE DAUDET CONTES DU LUNDI IIOflLU ÉDITION RÏVDK ET CONSIDÉBÀBLIMENT AUGMENTÉE PARIS HARPENTIER ET C™ LIBRAIRES-ÉDITEURS 13, RDE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13 1876 Tous droits réservés. Le lecteur trouvera dans cette réimpression des Contes du Lundi, en plus de quelques pages iné- dites, cinq ou six nouvelles tirées du livre intitulé : Lettres à un absent, publié en 1871. L'auteur, ne comptant pas rééditer ce volume, lui a emprunté seulement quelques souvenirs d'un caractère purement anecdotique, qui lui ont semblé donner une impression vraie de l'époque où il a écrit ces lettres au cours des événements. Mais si dans l'agitation publique il est difficile à l'écrivain de se désintéresser des passions du mo- ment, il fait preuve de bon goût en sacrifiant à l'apaisement des esprits tout ce qui n'appartient qu'à la polémique personnelle ou d'actualité. Tel a été le sentiment de l'auteur, et nous n'avons pu que respecter un si honorable scrupule. L'Éditeur. k. MON CHER ERNEST DAUDET PREMIÈRE PARTIE U FANTAISIE ET L'HISTOIRE CONTES DU LUNDI LA DERNIÈRE CLASSE — RÉCIT D'UN PETIT ALSACIEN — Ce matin-là j'étais très-en retard pour aller à l'école, et j'avais grand'peur d'être grondé, d'autant que M. Hamel nous avait dit qu'il nous interrogerait sur les participes, et je n'en savais pas le premier mot. Un moment l'idée me vint de manquer la classe et de prendre ma course à travers champs. Le temps était si chaud, si clair ! On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l'exercice. Tout cela me ten- 1. 6 CONTES DU LUNDI. tait bien plus que la règle des participes ; mais j'eus la force de résister, et je courus bien vite vers fécole. En passant devant la mairie, je vis qu'il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c'est de là que nous sont venues toutes les iftatlvâises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la commandalure ; et je pensai sans m'arrêter : « Qu'est-ce qu'il y a encore ? » Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en train de lire l'affiche, me cria : — « Ne te dépêche pas tant* petit ; tu y arriveras toujours assez tôt à ton école ! » Je crus qu'il se moquait de moi, et j'entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel. D'ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu'on entendait jusque dans là rue, lés pupitres ouverts, fermés, les leçons qu'on répétait très-haut tdûs ensemble en se bouchant les oreilles pour mieux appretidrë, et la grosse règle du maître qui tapait sur lés tables : « Un peu de silence ! » Je (JOmptaië sur tout ce train pour gagner ittoh banc sans être vti ; tiiais justement ce joùr-là tout était tranquille , comme iin matin de dimanche. Pat la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs places, et M. Hatncl, qui passait et LA DERMÈRB CLASSE. 7 repassait avec la terrible règle en fer bous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme» Vous pensez, si j'étais rouge et si j'avais peur ! Eh bien, nom Mi Hamel me regarda sans colère et me dit très-doucetnent i « Va vite à ta place, mon petit Frantz* nous allions commencer sans toi. » J'enjambai le banc et je m'assis tout de suite à mon pupitre* Alors seulement) un peu- remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de soie noire brodée qu'il ne mettait que lés jours d'inspection ou de distribution de prix* Du reste, toute la classe avait quelque chose d'extraor- dinaire et de 6olenneli Mais ce qui me surprit le plils, ce fut de vdir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d'habitude* des gens du Village assis et silencieux comme noua, le vieux Hauser avec son tricorne, l'ancien maire, l'ancien facteur* et puis d'autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste ; et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu'il tenait grand ou- vert sut* Ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages. Pendant que je m'étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m'avait reçu, il nous dit : « Mes enfants, c'est la dernière fois que je vous 8 CONTES DU LUNDI. fais la classe. L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans les écoles de l'Alsace et de la Lorraine... Le nouveau maître arrive de- main. Aujourd'hui c'est votre dernière leçon de fran- çais. Je vous prie d'être bien attentifs. » Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah ! les misérables, voilà ce qu'ils avaient affiché à la mairie. Ma dernière leçon de français ! . . . Et moi qui savais à peine écrire ! Je n'apprendrais donc jamais I II faudrait donc en rester là ! . . Comme je m'en voulais maintenant du temps perdu , des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! Mes livres que tout à l'heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle. Pauvre homme ! C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux habits du dimanche, et main- tenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela sem- blait dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C'était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s'en allait... •>» LA DERNIÈRE CLASSE. 9 J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis appeler mon nom. C'était mon tour de réciter. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute ; mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J'entendais M. Hamel qui me parlait : « Je ne te gronderai pas, mon petit Franz, tu dois être assez puni... voilà ce que c'est. Tous les jours on se dit : Bah ! j'ai bien le temps. J'apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive... Âh ! c'a été le grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire : Comment ! Vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue!... Dans tout ça, mon pauvre Franz, ce n'est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire. « Vos parents n'ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même n'ai- je rien à me reprocher? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de travailler? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé? .. » Alors d'une chose à l'autre* M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c'était 10 CONTES DU LUNDI. la plus bdlle langue du monde, la plus claire, la plus solide : qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais l'oublier* parce que* quand un peuple tombe esclave, tant qu'il tient bien sa langue, c'est comme s'il tettait la clef dô sa prison S s* Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon; J'étais étonné de voir comme je comprenais; Tout ce qu'il disait nie semblait facile, facile; Je crois aussi que je n'avais jamais si bien écouté) et que lui non plus n'avait ja- mais mis autant de patience à 6es explications. On aurait dit qu'avant de s'en aller le pauvre hottime voulait nous donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d'un seul coup. La leçon finie, on passa à l'écriture. Pour ce jour-là, M. Ilaiïiel nous avait préparé des exemples tout neufsi feur lesquels était écrit en belle ronde : France^ Ahace^ France^ Alsace. Cela faisait Comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appliquait* et quel silence! On n'entendait rien que le grincement des plumes 6Ur le papier. Un moment des hannetons entrèrent \ mais personne n'y fit attention, pas même les tout petits qui s'appliquaient à tracer leurs bâtons, avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du français^. Sur la toiture de 1 ce S'il tient sa langue, — il tient la clé qui de ses chaînes le délivre. » T. MistiUL. LA DERMÊKE CUS6E. 11 l'école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les écoutant : « Estrce qu'on ne va pas (es obliger à chanter en allemand, eux aussi ? » De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objots autour de lui, comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d'école... Pensez! depuis quarante ans, il était là à la même place, avee sa cour en faoc de lui et sa classe touto pareille. Seulement les bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage ; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu'il avait planté lui-même enguirlandait mainte- nant les fenêtres jusqu'au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d'entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles ! car ils devaient partir le lendemain, s'en aller du pays pour toujours. Tout de même il eut le courage de nous faire la «classe jusqu'au bout. Après l'écriture, nous eûmes la leçon d'histoire ; ensuite les petits chan- tèrent tous ensemble le ba be bi bo bu. Là-bas au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu'il s'appliquait lui aussi ; sa voix tremblait d'émotion, et c'était si drôle de l'entendre, que nous avions tous envie de 12 COTES DU LUNDI. rire et de pleurer. Ah ! je m'en souviendrai de cette dernière classe... Tout à coup l'horloge de l'église sonna midi, puis l' Angélus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice éclatèrent sous nos fenêtres... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m'avait paru si grand. :< Mes amis, dit-il, mes amis, je... je... » Mais quelque chose l'étouffait. 11 ne pouvait pas achever sa phrase. Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu'il put : « Vive la France ! » Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main il nous faisait signe : « C'est fini... allez-vous-en. » LA PARTIE DE BILLARD Comme on se bat depuis deux jours et qu'ils ont passé la nuit sac au dos sous une pluie torrentielle, les soldats sont exténués. Pourtant voilà trois mor- telles heures qu'on les laisse se morfondre, l'arme au pied, dans les flaques des grandes routes, dans la boue des champs détrempés. Alourdis par la fatigue, les nuits passées, les uni- formes pleins d'eau , ils se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer, pour se soutenir. 11 y en a qui dorment tout debout, appuyés au sac d'un voisin, et la lassitude, les privations se voient mieux sur ces visages détendus, abandonnés dans le sommeil. La pluie, la boue, pas de feu, pas de soupe, un ciel bas et noir, l'ennemi qu'on sent tout autour. C'est lugubre... Qu'est-ce qu'on fait là? Qu'est-ce qui se passe? Les canons, la gueule tournée vers le bois, ont 2 14 contes du;lundi. l'air de guetter quelque chose. Les mitrailleuses em- busquées regardent fixement l'horizon. Tout semble prêt pour une attaque. Pourquoi n'attaque-t-on pas? Qu'est-ce qu'on attend?... On attend des ordres, et le quartier général n'en envoie pas. Il n'est pas loin cependant le quartier général. C'est ce beau château Louis XIII dont les briques rouges, lavées par la pluie, luisent à mi-côte entre les massifs. Vraie demeure princière, bien digne de porter le fanion d'un maréchal de France. Derrière un grand fossé et une rampe de pierre qui les sépa- rent de la route, les pelouse? piQntent tout droit jusqu'au perron, unies et vertes, bordées de vases fleuris. De l'autre côté, dij côté intime de la m^isor^ les charmilles font des trouées lumineuses, l^ pièce d'eau où nagent des cygnes s'épie comme un mi- roir, et sous le toit en pagode d'une immense yo* Hère, l<|nçant des cris aigus d$i)p le feuillage, des paons, des faisans dorés battent des ailes et font Ja roue. Quoique les maîtres sqierçt partie °B H6 sen^ pas là l'abandon, le grapd làçhez-touf (le }a guerre. L'oriflamme du chef de l'armée 3 préservé jusr qu'aux moindres fleurettes des pelouses, et c'est quelque chose de saisissant de trouver, si près du champ de bataille, ce calme opulent qui vient dé l'ordre des choses, de l'alignement correct fys massifs, de la profondeur silencieuse des avenues. La pluie, qui tasse là-bas de si Yilaine boue sur LA PAîlTlE DE ciiiAnn. \h les chemins et creUse des ornières si profondes, n'est pltts ici qu'une ohdêë élégante, aristocra- tique) aVlVttttt la rougeur des briques, lé vert des peltftlsës, lusMnt le^ feuilles des oratigers, les plu- ttlëfe blanches des ^gnes. Tout reluit, tout est paisi- ble: Vrâiitientj sans le drapeau qui flotte â la crête du toit, sans les deu* soldats en faction devant la grille, jamais oti rie se croirait au quartier général. Les chevaux reposent dans les écuries. Çà et là on rencontre des brosseurs* des ordonnances en petite tenue flânant aux bbords des cuisines* ou quelque jardinier en pantalon rouge promenant tranquille- ment son râteau dans le sable des grandes cours. Là salle à manger, dont les fenêtres donnent sur le perron* laisse voir une table & moitié desservie, des bouteilles débouchées, des verres ternis et vides, blafards sur la happe froissée, toute Une fit! de to- pas* les oôntives partis; Dans la pièce & Côté, oit entend des éclats de voi** des rires, des billes qui roulent, des Verres qui se choquent. Le maréchal est en. train de faire sa partie, et voilà pourquoi l'armée attend des ordres; Quand le maréchal a commencé sa partie* le ciel peut bien crouler, rien au monde ne saurait l'empêcher de lu finir. Le billard ! C'est sa faiblesse à ce grand homme de guerre. 11 est là* sérieux comme à la bataille* en grande te* nue* la poitrine couverte de plaques* l'œil brillant, les pommettes enflammées, dans l'animation du 16 CONTES DU LUNDI. repas, du jeu, des grogs. Ses aides de camp l'entou- rent, empressés, respectueux, se pâmant d'admira- tion à chacun de ses coups. Quand le maréchal fait un point, tous se précipitent vers la marque ; quand le maréchal a soif, tous veulent lui préparer son grog. C'est un froissement d'épaulettes et de pana- ches, un cliquetis de croix et d'aiguillettes, et de voir tous ces jolis sourires, ces fines révérences de courtisans, tant de broderies et d'uniformes neufs, dans cette haute salle à boiseries de chêne, ouverte sur des parcs, sur des cours d'honneur, cela rap- pelle les automnes de Compiègne et repose un peu des capotes souillées qui se morfondent là-bas au long des routes et font des groupes si sombres sous la pluie. Le partenaire du maréchal est un petit capitaine d'état-major, sanglé, frisé, ganté de clair, qui est de première force au billard et capable de rouler tous les maréchaux de la terre, mais il sait se tenir à une distance respectueuse de son chef, et s'applique à ne pas gagner, à ne pas perdre non plus trop facile- ment. C'est ce qu'on appelle un officier d'avenir... Attention, jeune homme, tenons-nous bien. Le maréchal en a quinze, et tous dix. Il s'agit de mener la partie jusqu'au bout comme cela, et vous aurez plus fait pour votre avancement que si vous étiez dehors avec les autres, sous ces torrents d'eau qui noient l'horizon, à salir votre bel uniforme, à ternir l'or de vos aiguillettes, attendant des ordres qui ne viennent pas. LA PARTIE DE BILLARD. 17 C'est une partie vraiment intéressante. Les billes courent, se frôlent, croisent leurs couleurs. Les ban- des rendent bien, le tapis s'échauffe... Soudain la flamme d'un coup de canon passe dans le ciel. Un bruit sourd fait trembler les Titres. Tout le monde tressaille ; on se regarde avec inquiétude. Seul le maréchal n'a rien vu, rien entendu : penché sur le billard, il est en train de combiner un magnifique effet de recul; c'est son fort, à lui, les effets de re- cul !... Mais voilà un nouvel éclair, puis un autre. Les coups de canon se succèdent, se précipitent. Les ai- des de camp* courent aux fenêtres. Est-ce que les Prussiens attaqueraient? « Eh bien, qu'ils attaquent ! dit le maréchal en mettant du blanc... A vous de jouer, capitaine. » L'état-major frémit d'admiration. Turenne en- dormi sur un affût n'est rien auprès de ce maré- chal, si calme devant son billard au moment de Faction... Pendant ce temps, le vacarme redouble. Aux secousses du canon se mêlent les déchirements des mitrailleuses, les roulement», des feux de pelo- ton. Une buée rouge, noire sur les bords, monte au bout des pelouses. Tout le fond du parc est embrasé. Les paons, les faisans effarés clament dans la volière; les chevaux arabes, sentant la poudre, se cabrent au fond des écuries. Le quartier général commence à s'émouvoir. Dépêches sur dépêches. Les estafettes ar- rivent à bride abattue. On demande le maréchal. 2. 48 COHÎBS DU Lumm Le maréchal est ihabordable; Quand je voue di- sais que rien ne pourrait, l'empêcher* d'acheter ea partie * ce À vous de jGuer, capitaine. N Mais le capitaine a de» distraetidrtëi Ce que e'eët pourtant que d'être jeune ! Le voilà qui perd la tête, oublie son jeu et fait coup sur coup doux séries, qui lui donnent presque partie gagnée, Cette fuis le muré* chai devient furiou*. La surprise* l'indignation êelë» tent sur son mâle visage. Juste à ce moment, un che- val lande ventre à terre s'abat dans la cour, Un aide de cattip couvert de boue farce la consigne, franchit le perron d'un saut : « Maréchal j maréchal!.., » Il faut voir comme il est reçu.*, Tout bouffant de oo* 1ère et rouge comme un coq, le maréchal parait à la fenêtre, sa queue de billard à la main : « Qu'est-ce qu'il y *?«•• Qu'est-ce que d'est?... Il n'y a donc pas de factionnaire par ici? — Mais i maréchal. ,, «-> C'est bon*,. Tout à l'heure,. • Qu'on attende mes Ordres* nom di.« D».* I * Et la fenêtre se referme avec violence. Qu'on 'attende ses ordres I C'est bien ce qu'ils font, les pauvres gens.- Le Vent leur chasse la pluie et la mitraille en pleine figure* Des bataillons entiers sont écrasée) pendant que d'autres restent inutiles^ l'arme bu bras, sans pou- voir se rendre compte de leur inaction, Rien à faire* On attend des ordres,., Par exemple, comme on n'a LA PARTIE DE BILLARD. 10 pas besoin d'ordres pour mourir, les hommes tom- bent par centaines derrière les buissons, dans les fossés, en face du grand château silencieux. Même tombés, la mitraille les déchire encore, et par leurs blessures ouvertes coule sans bruit le sang généreux de la France... Là-haut, dans la salle de billard, cela chauffe aussi terriblement : le maréchal a re- pris son avance ; mai» ta petit capitttiftë se défend comme un lion... Dix-sept! dix-huit! dix-neuf!... A peine a-t-on le temps de marquer les points. Le bruit de la bataille se rapproche. Le maréchal ne joue plu» que pour Un< Déjà des obus arrivent clans le pare* En toilà un qui éclate au-dessUs de la pièce d'eatu Le miroir ë'éràille; un Cygne liage* épeurê, dana Urt tourbillon de plumes sanglantes. C'est le dernier coup:». Mdintenànt 9 un grand silehée* Rien que la pluie qlii tombe sur le* charmilles,- un roulement confus au bas du êdteaU* et) par les ebemins détrempés, quelque chose eormne le piétinement d'un troupeau qui se hâte**. L'Année est en pleine déroute. Lé taa- rcchâl a gagné là parue* LA VISION DD JDGE DE COLMAR Avant qu'il eût prêté serment à l'empereur Guil- laume, il n'y avait pas d'homme plus heureux que le petit juge Dollinger, du tribunal de Colmar, lors- qu'il arrivait à l'audience avec sa toque sur l'oreille, son gros ventre, sa lèvre en fleur et ses trois men- tons bien posés sur un ruban de mousseline. — « Ah! le bon petit somme que je vais faire, » avait- il l'air de se dire en s'asseyant, et c'était plaisir de le voir allonger ses jambes grassouillettes, s'enfon- cer sur son grand fauteuil, sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel il devait d'avoir encore l'hu- meur égale et le teint clair, après trente ans de ma- gistrature assise. Infortuné Dollinger! C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si bien dessus, sa place était si bien faite sur ce cous- sinet de moleskine, qu'il a mieux aimé devenir Prus- LA VISION DU JUGE DE COLMAR. 21 sien que de bouger de là. L'empereur Guillaume lui a dit : « Restez assis, monsieur Dollinger! » et Dol- linger est resté assis ; et aujourd'hui le voilà conseil- ler à la cour de Colmar, rendant bravement la justice au nom de Sa Majesté berlinoise. Autour de lui, rien n'est changé : c'est toujours le même tribunal fané et monotone, la même salle de catéchisme avec ses bancs luisants, ses murs nus, son bourdonnement d'avocats, le même demi-jour tombant des hautes fenêtres à rideaux de serge, le même grand christ poudreux qui penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse, la cour de Gol- mar n'a pas dérogé : il y a toujours un buste d'em- pereur au fond du prétoire... Mais c'est égal! Dol- linger se sent dépaysé. Il a beau se rouler dans son fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve plus les bons petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui arrive encore de s'endormir à l'audience, c'est pour faire des rêves épouvanta- bles... Dollinger rêve qu'il est sur une haute montagne, quelque chose comme le Honeck ou le ballon d'Al- sace... Qu'est-ce qu'il fait là, tout seul, en robe de juge, assis sur son grand fauteuil à ces hauteurs im- menses où l'on ne voit plus rien que des arbres ra- bougris et des tourbillons de petites mouches?... Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du cauchemar. Un grand soleil rouge se lève de l'autre côté du n COUTES DU LUNDI. Rhin* derrière les sapins de là forêt Noire* et* h mesure que le soleil monte, en bas, dans les vallées de Thann* de Munster, d'un bout à l'autre de l'Al- sace, c'est un roulement confus* uti bruil de (tas* de voitures en marche^ et cela grossit , et cela s'ap- proche, et Dollinger a le cœur serré ! Bientôt* par la longue route tournante qui grimpe aux flancs de . la montagne* le juge de Colmar voit venir à lui un cortège lugubre et interminable* tout le peuple d'Alsace qui s'est donné rendez-vous à cette passe des Vosges pour émigrer solennellement* En avant montent de longs chariots attelés de quatre bœufs* ces longs chariatè à claire-voie que Ton rencontre tout débordants de gerbes au temps des moissons, et qui maintenant s'en vont chargés de meubles, de hardes* d'instruments de travail; Ce sont les grands lits, les hautes armoires* les garni- tures d'indienne, tes huches, les rouets, les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres* vieilles reliques entassées, tirées de leurs coins, dis- persant au vent de la route là sainte poussière des foyers^ Des maisons entière^ partent dans ces cha- riots. Aussi h'avancent-ils qu'en gémissant* et les bœufs les tirent avec peine, comme si le sol s'atta- chait aux robes, comme si ces parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues* aux pioches* aux râteaux, rendant la charge encore plus lourde* faisaient de ce départ un déracinement. Derrière sfe pfesse une foitle silencieuse, de tout rang, de tout LA VISION DU JUGE DE COLMAIL 23 âgo, depuis le6 grands vieux à tricorne qui s'ap- puient eu tremblant sur des bâtons, jusqu'aux pe- tits blondins frisés, vêtus d'une bretelle et d'un pan- talon de futaine, depuis l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs épaules, jusqq'aux enfants dp lairque les pères serrent coqtre leurs poitrines; tous, les vaillant^eomme les infirmes, ceux qui seront les soldats de lannée prochaine et ceux qui ont fait la terrible eampagno, des puiras- siefs amputés qui se traînent sur des béquilles, dos artilleurs hâves, exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loque la moisissure des casemates de Spandau ; tout cela défile fièrement sur la route, au bord de laquelle le juge de Colmar est assis, et, en passant devant lui, chaque visage se détourne avec une terrible expression de colère ef, de dégoût... Oh! le malheureux Dollinger ! il voudrait se ca- cher, s'enfuir; mais impossible. Son fauteuil est incrusté dans la montagne, son rond de cuir dans son feuteuil, et lui dans son rond de cuir. Alors il comprend qu'il est là comme au pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour que sa honte se vît de plus loin... Et le défilé continue, village par vil- lage, ceux de la frontière suisse menant d'immen- ses troupeaux, eeux de la Saar poussant leurs durs outils de fer dans des wagons à minerais. Puis les villes arrivent, tout le peuple des filatures, les tan- neurs, les tisserands, les ourdisseurs, les bourgeois, les prêtres, les rabbins, les magistrats, des robes 2* CONTES DO LU5DI. noires, des robes rouges... Voilà le tribunal de Col- mar, son vieux président en tête. Et Dollinger, mou- rant de honte, essaye de cacher sa figure, mais ses mains sont paralysées ; de fermer les yeux, mais ses paupières restent immobiles et droites. Il faut qu'il voie et qu'on le voie, et qu'il ne perde pas un des regards de mépris que ses collègues lui jettent en passant... Ce juge au pilori, c'est quelque chose de terri- ble ! Mais ce qui est plus terrible encore, c'est qu'il a tous les siens dans cette foule, et que pas un n'a l'air de le reconnaître. Sa femme, ses enfants passent devant lui en baissant la tête. On dirait qu'ils ont honte, eux aussi ! Jusqu'à son petit Michel qu'il aime tant, et qui s'en va pour toujours sans seulement le regarder. Seul , son vieux président s'est arrêté une minute pour lui dire à voix basse : a Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas là, mon ami... » Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s'agite, il appelle, et le cortège défile pendant des heures ; et lorsqu'il s'éloigne au jour tombant, toutes ces belles vallées pleines de clochers et d'usines se font silen- cieuses. L'Alsace entière est partie. Il n'y a plus que le juge de Colmar qui reste là-haut, cloué sur son pilori, assis et inamovible... ...Soudain la scène change. Des ifs, des croix noires, des rangées de tombes, une foule en deuil. LA VISION DU JUGE DE COLMAR. 25 C'est le cimetière de Colmar, un jour de grand en- terrement. Toutes les cloches de la ville sont en branle. Le conseiller Dollinger vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu faire, la mort s'en est chargée. Elle a dévissé de son rond de cuir le ma- gistrat inamovible, et couché tout de son long l'homme qui s'entêtait à rester assis... Rêver qu'on est mort et se pleurer soi-même, il n'y a pas de sensation plus horrible. Le cœur navré, Dol- linger assiste à ses propres funérailles ; et ce qui le désespère encore plus que sa mort, c'est que dans cette foule immense qui se presse autour de lui, il n'a pas un ami, pas un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens! Ce sont des soldats prus- siens qui ont fourni l'escorte, des magistrats prus- siens qui mènent le deuil, et les discours qu'on pro- nonce sur sa tombe sont des discours prussiens, et la terre qu'on lui jette dessus et qu'il trouve si froide est de la terre prussienne, hélas ! Tout à coup la foule s'écarte, respectueuse ; un magnifique cuirassier blanc s approche, cachant sous son manteau quelque chose qui a l'air d'une grande couronne d'immortelles. Tout autour on dit: « Voilà Bismarck... voilà Bismarck... » Et le juge de Colmar pense avec tristesse : « C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur le comte, mais si j'avais là mon petit Mi- chel... *► S 26 G0NTES DU LUNDI. Un impense éclat de rire l'empêche d'achever, un rire fou, scandaleux, sauvage, inextinguible. « Qu'est-ce qu'ils ont donc? » se demande le juge épouvanté. Il se dresse, il regarde... C'est son rond, son rond de cuir que M. de Bismarck vient de dé* poser religieusement sur sa tombe avec cette inscrip? tion en entourage dans la moleskine ; AU JUGE DOLLINGER HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE SOUVENIRS ET REGRETS D'un l}Qut à l'autre d^ cimetière, tout le monde rit, tout le monde se tord, et cette grosse gaieté prussienne résonne jusqu'au fon4 du caveau, où le fnort pleure de hopte, écrasé sous un ridicule éternel. . f L'ENFANT ESPION tï s'appelait fitétiiie, le petit Stetine. C'était litl ettfarit de Paris, malingre et pâle, c[ui pouvait avoir dix dtts * petit-être quinze; avec ces mou- cherons-là, oïl tié Sait jamais, Sa itière était morte ; soh père, ancien soldat de marine* gardait un square dans le quartier du Temple» Les babies, les bonnes* leS Vieilles daitieë à pliants* les mèf e9 pauvres^ tout le Paris ttotte-mentl qui tient se mettre à l'abri des Voittites dans ces parterres bordée de trottoirs, con- naissaient lé père Stetine et l'adoraient. On datait que, sous cette rude moustache* effroi des chiens et des traîneurs de bancs, se cachait un bon sourire attendri, presque maternel, et que* pour toir ce sdu- rîfé, dit n'atâit qu'à diïe aU bdtthdmme : « Ctommèttt n votre petit garçon Tu. » 11 l'aimait tàtit son garçdh, le aère Stcnne! Il était 28 CONTES DU LUNDI. si heureux, le soir, après la classe , quand le petit venait le prendre et qu'ils faisaient tous deux le tour des allées, s'arrêtant à chaque banc pour saluer les habitués, répondre à leurs bonnes manières. Avec le siège malheureusement tout changea. Le square du père Stenne fut fermé, on y mit du pé- trole, et le pauvre homme, obligé à une surveillance incessante, passait sa vie dans les massifs déserts et bouleversés, seul, sans fumer, n'ayant plus son gar- çon que le soir, bien tard, à la maison. Aussi il fal- lait voir sa moustache, quand il parlait des Prus- siens... Le petit Stenne, lui, ne se plaignait pas trop de cette nouvelle vie. Un siège ! C'est si amusant pour les gamins. Plus d'école ! plus de mutuelle ! Des vacances tout le temps et la rue comme un champ de foire... L'enfant restait dehors jusqu'au soir, à courir. 11 accompagnait les bataillons du quartier qui al- laient au rempart, choisissant de préférence ceux qui avaient une bonne musique ; et là-dessus petit Stenne était très-ferré. Il vous disait fort bien que celle du 96 e ne valait pas grand'chose, mais qu'au 55* ils en avaient une excellente. D'autres fois, il re- gardait les mobiles faire l'exercice ; puis il y avait les queues... Son panier sous le bras, il se mêlait à ces lon- gues files qui se formaient dans l'ombre des ma- tins d'hiver sans gaz, à la grille des bouchers, des boulangers. Là, les pieds dans l'eau , on faisait L'ENFANT ESPION. 20 des connaissances, on causait politique, et comme fils de M. Stenne, chacun lui demandait son avis. Mais le plus amusant de tout, c'était encore les par- ties de bouchon, ce fameux jeu de galoche que les mobiles bretons avaient mis à la mode pendant le siège. Quand le petit Stenne n'était pas au rempart ni aux boulangeries, vous étiez sûr de le trouver à la partie de galoche de la place du Château-d'Eau. Lui ne jouait pas, bien entendu; il faut trop d'argent. Il se contentait de regarder les joueurs avec des yeux ! Un surtout, un grand en cotte bleue, qui ne mi- sait que des pièces de cent sous, excitait son admi- ration. Quand il courait, celui-là, on entendait les écus sonner au fond de sa cotte... Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé jusque sous les pieds du petit Stenne , le grand lui dit à voix basse : v 52 COUTES DU LU5DI. 11 y eut une explosion de braTos et de rires. On dansait, on chantait, on astiquait les sabres-baïon- nettes ; et, profitant de ce tumulte, les enfants dispa- rurent. Passé la tranchée , il n'y avait plus que la plaine, et au fond un long mur blanc troué de meurtrières. C'est vers ce mur qu'ils se dirigèrent, s' arrêtant à chaque pas pour faire semblant de ramasser des pommes de terre. « Rentrons. . . N'y allons pas, » disait tout le temps le petit Stenne. L'autre levait les épaules et avançait toujours. Soudain ils entendirent le trictrac d'un fusil qu'on armait. «Couche-toi! » fit le grand, en se jetant par terre. Une fois couché, il siffla. Un autre sifflet répondit sur la neige. Ils s'avancèrent en rampant... Devant le mur , au ras du sol, parurent deux moustaches jaunes sous un béret crasseux. Le grand sauta dans la tranchée, à côté du Prussien : « C'est mon frère, » dit-il en montrant son com- pagnon. Il était si petit, ce Stenne, qu'en le voyant le Prus- sien se mit à rire et fut obligé de le prendre dans ses bras pour le hisser jusqu'à la brèche. De l'autre côté du mur, c'étaient de grands rem- blais de terres, des arbres couchés, des trous noirs dans la neige, et dans chaque trou le même béret cras- L'ENFANT ESPION. 33 seux, les mêmes moustaches jaunes qui riaient en voyant passer les enfants. Dans un coin, une maison de jardinier casematée de troncs d'arbres. Le bas était plein de soldats qui jouaient aux cartes, faisaient la soupe sur un grand feu clair. Cela sentait bon les choux, le lard ; quelle différence avec le bivouac des francs-tireurs ! En haut, les officiers. On les entendait jouer du piano, déboucher du vin de Champagne. Quand les Parisiens entrèrent, un hurrah de joie les accueillit. Ils don- nèrent leurs journaux ; puis on leur versa à boire et on les fit causer. Tous ces officiers avaient l'air fier et méchant ; mais le grand les amusait avec sa verve faubourienne, son vocabulaire de voyou. Us riaient, répétaient ses mots après lui, se roulaient avec dé- lice dans cette boue de Paris qu'on leur appor- tait. Le petit Stenne aurait bien voulu parler, lui aussi, prouver qu'il n'était pas une bête ; mais quelque chose le gênait. En face de lui se tenait à part un Prussien plus âgé, plus sérieux que les autres, qui li- sait, ou plutôt faisait semblant , car ses yeux ne le quittaient pas. Il y avait dans ce regard de la ten- dresse et des reproches, comme si cet homme avait eu au pays un enfant du même âge que Stenne, et qu'il se fût dit : « J'aimerais mieux mourir que de voir mon fils faire un métier pareil... » A partir de ce moment, Stenne sentit comme une 54 COftf ES DU LlîftM. rtiaitt (}lli Se po&llt ëUr sott cdlUr et l'empêchait de battre. Pattf échapper & cette âtigoiSse, il §e ttiit à botte. Biefatôt tdiit tôUttià autour de lui; Il ettteridalt va- gUettieiit, aU milieu de grds tirés $ sott camarade qui se rtioquait des gardes tiatiohaUx, de leUr façdtt de faite l'exercice, imitait Une prise d'armes ali Matais, Une alerte de UUit sur les remparts. EttsUitë le grâttd baissa la voix , les officiers se rapprochèreht et lès figures dëVittréJit graVes. Le misérable était eu trâlH de les prévenir de l'attaque des fràtids-tifeutô Pour le coup, le petit Stënrie se leva furieux, dé- grisé « Pas cela, grand... Je tie tdUi pas. i) Mais loutre lie fit que rire et cotttiuua. Àtatit qu'il eut fini, tous les officiere étaient debout. Utt d'eu* montra la porte aux enfants : « B 5 le Camp! » leur dit-il. Et ils se mirettt a causer entre CUx, très-vite, èft allemand. Le grand sortit, fier comme Un doge , eu fdisattt soriher son argent. Stenne le suitit , la tête basse ; et lorsqu'il passa près du Prussien Hoiit le re- gard l'avait tarit gêrié, 11 ehtendit UneVoLt triste qui disait : fc Èaè chôti, ctt... Bus thôli. » Les larmes lui eh tiurent au* yettx. Une fois dans la plaine , les enfants se mirent à courir et fèiitrèreftt rapidement. Leur sac était plein de pommes de terre que leur atâieht dohttées les PrUssiettg ; avec cela ils passèrent sans ericombre à LW4NT ESPION, % la tranchée des francs^tireuFs. On s'y préparait pour l'attaque de la nuit. Des troupes arrivaient silen- cieuses, 8e massant derrière les murs. J^e vieux ser- gent était là , occupé à placer ses hommes, l'air si heureux. Quand les enfants passèrent, il les recon- nut et Jeur envoya un bop sourire... ûh ! que oe sourire fit mal au petit fitpnne ! un moment il eut envie de crier : « N'allez pas là-bas... nous vous avons trahis. » Mais l'autre lui avait dit : «. Si tu parles, rions serons fusillés, » et la peur le retint... A la Çourneuve, ils entrèrent dans une maison abapdonnéepour partager l'argent. I4 vérité m'oblige à dire que le partage fut fait honnêtement, et que d'en- tendre çonner ces beaux écus sous sa blouse, de peu? ser aux parties de galoche qu'il avait là en perspeo? tive, le petit Sienne ne trouvait plus son crime aussi affreux. Mais, lorsqu'il fut seul, le malheureux enfant I Lorsque après les portes Je grand l'eut quitté, alors ses poches commencèrent à devenir bien Ipupdes, et la main qui lui serrait le coeur le serra plus fort que jamais. Paris ne lui semblait plus le même. Les gens qui passaient le regardaient sévèrement, comme s'ils avaient su d'où il venait. Le mot espion, il l'en? tendait dans le bruit des roues , dans le battement des tambours qui s'exerçaient le long du canal. En- fin il arriva chez lui, et, tout heureux de voir que son père n'était pas encore rentré, il monta vite dans 36 CONTES DU LUNDI. leur chambre cacher sous son oreiller ces écus qui lui pesaient tant. Jamais le père Stenne n'avait été si bon, si joyeux qu'en rentrant ce soir-là. On venait de recevoir des nouvelles de province : les affaires du pays allaient mieux. Tout en mangeant, l'ancien soldat regardait son fusil pendu à la muraille, et il disait à l'enfant avec son bon rire : « Hein, garçon, comme tu irais aux Prussiens, si tu étais grand ! » Vers huit heures, on entendit le canon. « C'est Aubervilliers... On se bat au Bourget, » fit le bonhomme, qui connaissait tous ses forts. Le pe- tit Stenne devint pâle, et, prétextant une grande fa- tigue, il alla se coucher, mais il ne dormit pas. Le canon tonnait toujours. 11 se représentait les francs- tireurs arrivant de nuit pour surprendre les Prus- siens et tombant eux-mêmes dans une embuscade. Il se rappelait le sergent qui lui avait souri, le voyait étendu là-bas dans la neige, et combien d'autres avec lui !... Le prix de tout ce sang se cachait là sous son oreiller, et c'était lui, le fils de M. Stenne, d'un soldat... Les larmes Tétouffaient. Dans la pièce à côté, il entendait son père marcher , ouvrir la fenêtre. En bas, sur la place, le rappel sonnait, un bataillon de mobiles se numérotait pour partir. Décidément, c'était une vraie bataille. Le malheureux ne put re- tenir un sanglot. «c Qu'as-tu donc? » dit le père Stenne en entrant. I/ENFAKT ESPION. 37 L'enfant n'y tint plus , sauta de eon lit et vint se jeter aux pieds de son père. Au mouvement qu'il fit, les écus roulèrent par terre. « Qu'est-ce que cela ? Tu as volé? » dit le vieux en tremblant. Alors, tout d'une haleine, le petit Stenne raconta qu'il était allé chez les Prussiens et ce qu'il y avait l'ait. A mesure qu'il parlait, il se sentait le cœur plus libre, cela le soulageait de s'accuser... Le père Stenne écoutait, avec une figure terrible. Quand ce fut fini, il cacha sa tçte dans ses mains et pleura. « Père, père... » voulut dire l'enfant. Le vieux le repoussa sens répondre, et ramassa l'argent. « C'est tout? » demanda- t-il. Le petit Stenne fit signe que c'était tout. Le vieux décrocha son fusil, sa cartouchière, et mettant l'ar- gent dans sa poche. « C'est bon, dit-il, je vais le leur rendre. » Et, sans ajouter un mot, sans seulement retour- ner la tète, il descendit se mêler aux mobiles qui partaient dans la nuit. On ne l'a jamais revu de- puis. LES MÈRES SOUYEMR DU SIÈGE Ce matin-là, j'étais allé au mont Valérien voir notre arni le peintre B..., lieutenant aux mobiles de la Seine. Justement le brave garçon se trouvait de garde. Pas moyen de bouger. Il fallut rester à se promener de long en large, comme des matelots de quart, devant la poterne du fort, en causant de Pa- ris, de la guerre et de nos chers absents... Tout à coup mon lieutenant qui, sous sa tunique de mobile, est toujours resté le féroce rapin d'autrefois, s'in- terrompt, tombe en arrêt, et me prenant le bras : « Oh ! le beau Daumier, » me dit-il tout bas, et du coin de son petit œil gris allumé subitement comme l'œil d'un chien de chasse, il me montrait les deux vénérables silhouettes qui venaient de faire leur apparition sur le plateau du mont Valérien. Un beau Daumier en effet. L'homme en longue LES MÛRES. S9 redingote marron, avec un collet de velours vcrdâtre qui semblait fait de vieille mousse des bois, maigre, petit, rougeaud, le front déprimé, les yeux ronds, le nez en bec de chouette. Une tête d'oiseau ridé, solennelle et bète. Pour l'achever, un cabas en ta- pisserie à fleurs, d'où sortait le goulot d'une bou- teille, et sous l'autre bras une boîte de conserves, l'éternelle boîte en fer-blanc que les Parisiens ne pourront plus voir sans penser à leurs cinq mois de blocus. .. De la femme, on n'apercevait d'abord qu'un chapeau - cabriolet gigantesque et un vieux châle qui la serrait étroitement du haut en bas comme pour bien dessiner sa misère ; puis, de temps en temps, entre les ruches fanées de la capote, un bout de nez pointu qui passait, et quelques cheveux gri- sonnants et pauvres. En arrivant sur le plateau, l'homme s'arrêta pour prendre haleine et s'essuyer le front. Il ne fait pour- tant pas chaud là-haut, dans les brumes de fin no- vembre; mais ils étaient venus si vite... La femme ne s'arrêta pas, elle. Marchant droit à la poterne, elle nous regarda une minute en hési- tant, comme si elle voulait nous parler; mais, inti- midée sans doute par les galons de l'officier, elle aima mieux s'adresser à la sentinelle, et je l'entendis qui demandait timidement à voir son fils, un mobile de Paris de la sixième du troisième. a Restez là, dit l'homme de garde, je vais le faire appeler. » 40 CONTES DU LUNDI. Toute joyeuse, avec un soupir de soulagement, elle retourna vers son mari ; et tous deux allèrent s'asseoir à l'écart sur le bord d'un talus. Ils attendirent là bien longtemps. Ce mont Valé- rien est si grand, si compliqué de cours, de glacis, de bastions, de casernes, de casemates ! Allez donc chercher un mobile de la sixième dans cette ville inextricable, suspendue entre terre et ciel, et flottant en spirale au milieu des nuages comme l'île dé La- puta. Sans compter qu'à cette heure-là le fort est plein de tambours, de trompettes, de soldats qui courent, de bidons qui sonnent. C'est la garde qu'on relève, les corvées, la distribution, un espion tout sanglant que des francs-tireurs ramènent à coups de crosse, des paysans de Nanterre qui viennent se plaindre au général, une estafette arrivant au galop, l'homme transi, la bête ruisselante, des cacolets re- venant des avant-postes avec les blessés qui se ba- lancent aux flancs des mules et geignent doucement comme des agneaux malades, des matelots hâlant une pièce neuve au son du fifre et des « hissa ! ho ! », le troupeau du fort qu'un berger en panta- lon rouge pousse devant lui, la gaule à la main, le chassepot en bandoulière; tout cela va, vient, s'en- tre-croise dans les cours, s'engouffre sous la poterne comme sous la porte basse d'un caravansérail d'O- rient. « Pouvu qu'ils n'oublient pas mon garçon ! » di- saient pendant ce temps les yeux de la pauvre mère; LES MÈRES. 41 et toutes des cinq minutes elle se levait, s'appro- chait de l'entrée discrètement, jetait un regard fur* tif dans l'avant-cour en se garant contre la muraille ; mais elle n'osait plus rien demander de peur de rendre son enfant ridicule. L'homme, encore plus timide qu'elle, ne bougeait pas de son coin ; et cha- que fois qu'elle revenait s'asseoir le cœur gros, l'air découragé, on voyait qu'il la grondait de son impa- tience et qu'il lui donnait force explications sur les nécessités du service avec des gestes d'imbécile qui veut faire l'entendu. J'ai toujours été très-curieux de ces petites scènes silencieuses et intimes qu'on devine encore plus qu'on ne les voit, de ces pantomimes de la rue qui vous coudoient quand vous marchez et d'un geste vous révèlent toute une existence ; mais ici ce qui me captivait surtout, c'était la gaucherie, la naïveté de mes personnages, et j'éprouvais une véritable émotion à suivre à travers leur mimique, expressive et limpide comme l'âme de deux acteurs de Séraphin, toutes les péripéties d'un adorable drame familial... Je voyais la mère se disant un beau matin : « Il m'ennuie, ce M. Trochu, avec ses consignes... Il y a trois mois que je n'ai pas vu mon enfant... Je veux aller l'embrasser. » Le père, timide, emprunté dans la vie, effaré à l'idée des démarches à faire pour se procurer un permis, a d'abord essayé de la raisonner : « Mais tu n'y penses pas, chérie. Ce mont Valé- 4. 42 CONTES DU LUNDI. rien est au diable... Comment feras-tu pour y aller, sans voiture? D'ailleurs c'est une citadelle ! les fem- mes ne peuvent pas entrer. •*— « Moi, j'entrerai, » dit la mère, et comme il fait tout ce qu'elle veut, l'homme s'est mis en route, il est allé au secteur, à la mairie, à l 'état-major, chez le commissaire, suant de peur*, gelant de froid, se cognant partout, se trompant de porte, faisant deux heures de queue à un bureau, et puis ce n'était pas celui-là. Enfin, le soir, il est revenu avec un permis du gouverneur dans sa poche... Le lendemain on s'est levé de bonne heure, au froid, à la lampe. Le père casse une croûte pour se rédhauffer, mais la mère n'a pas faim. Elle aime mieux déjeuner là-bas avec son fils. Et pour régaler un peu le pauvre mo- bile, vite, vite on empile dans le cabas le ban et l'ar- rière-ban des provisions de siège, chocolat, confitu- res, vin cacheté, tout jusqu'à la boîte, une boîte de huit francs qu'on gardait précieusement pour. les jours de grande disette. Là-dessus les voilà partis. Comme ils arrivaient aux remparts, on venait d'ou- vrir les portes. Il a fallu montrer le permis. C'est la mère qui avait peur... Mais non! 11 paraît qu'on était en règle. « Laissez passer ! » dit l'adjudant de service. Alors seulement elle respire : « 11 a été bien poli, cet officier. » Et leste comme un perdreau, elle trotto, clic se dépêche. L'homme a peine à lui tenir pied : LES MÈRES. 43 « Comme tu vas vite, chérie ! » Mais elle ne l'écoute pas. Là-haut, dans les va- peurs de l'horizon, le mont Valéiïen lui fait signe : « Arrivez vite... il est ici. » Et maintenant qu'ils sont arrivés, c'est une nou- velle angoisse. Si on ne le trouvait pas ! S'il allait ne pas venir! . . . Soudain, je la vis tressaillir, frapper sur le bras du vieux et se redresser d'un bond... De loin, sous la voûte de la poterne, elle avait reconnu son pas. C'était lui ! Quand il parut, la façade du fort en fut toute illu- minée. Un grand beau garçon, ma foi ! Lien planté, sac au dos, fusil au poing... Il les aborda, le visage ou- vert, d'une voix mâle et joyeuse : « Bonjour, maman. » . Et tout de suite sac, couverture, chassepot, tou disparut dans le grand chapeau-cabriolet. Ensuite le père eut son tour, mais ce ne fut pas long. Le ca- briolet voulait tout pour lui. Il était insatiable... « Comment vas-tu?... Est-tu bien couvert?... Où en es-tu de ton linge? » Et, sous les ruches de la capote, je sentais le long regard d'amour dont elle l'enveloppait des pieds à la tête, dans une pluie de baisers, de larmes, de pe- tits rires ; un arriéré de trois mois de tendresse maternelle qu'elle lui payait tout en une fois. Le 44 CONTES DU LUNDI. père était très-ému, lui aussi, mais il ne voulait pas en avoir l'air. Il comprenait que nous le regardions et clignait de l'œil de noire côté comme pour nous dire : « Excusez-la... c'est une femme. » Si je l'excusais ! Une sonnerie de clairon vint souffler subitement sur cette belle joie. « On rappelle... ditl'enfant. Ilfaut que je m'en aille. — Comment ! tu ne déjeunes pas avec nous ? — Mais non ! je ne peux pas... Je suis de garde pour vingt-quatre heures, tout en haut du fort, — Oh ! » fit la pauvre femme ; et elle ne put pas en dire davantage. Ils restèrent un moment à se regarder tous les trois d'un air consterné. Puis le père, prenant la parole : « Au moins emporte la boîte, » dit-il d'une voix déchirante, avec une expression à la fois touchante et comique de gourmandise sacrifiée. Mais voilà que, dans le trouble et l'émotion des adieux, on ne la trouvait plus cette maudite boîte; et c'était pitié de voir ces mains fébriles et tremblantes qui cher- chaient, qui s'agitaient ; d'entendre ces voix entre- coupées de larmes qui demandaient : « la boîte ! où est la boîte ! » sans honte de mêler ce petit détail de ménage à cette grande douleur... La boîte re- trouvée, il y eut une dernière et longue étreinte, et l'enfant rentra dans le fort en courant. LES MERES. 45 Songez qu'ils étaient venus de bien loin pour ce déjeuner, qu'ils s'en faisaient une grande fête, que la mère n'en avait pas dormi de la nuit ; et dites- moi si vous savez rien de plus navrant que cette par- tie manquée, ce coin de paradis entrevu et refermé tout de suite si brutalement. Ils attendirent encore quelque temps, immobiles à la même place, les yeux toujours cloués sur cette poterne où leur enfant venait de disparaître. Enfin l'homme se secoua, fit un demi-tour, toussa deux ou trois coups d'un air très-brave, et sa voix une fois bien assurée : « Allons ! la mère, en route ! » dit-il tout haut et fort gaillardement. Là-dessus il nous fit un grand salut et prit le bras de sa femme... Je les suivis de l'œil jusqu'au tournant de la route. Le père avait l'air furieux. Il brandissait le cabas avec des gestes désespérés... La mère, elle, paraissait plus calme. Elle marchait à ses côtés la tête basse, les bras au corps. Mais par moments, sur ses épaules étroites, je croyais voir son châle frissonner convulsivement. LE SIÈGE DE BERLIN Nous remontions l'avenue des Champs-Elysées avec le docteur V..., demandant aux murs troués d'obus, aux trottoirs défoncés par la mitraille, l'his- toire de Paris assiégé, lorsqu'un peu avant d'arriver au rond-point de l'Étoile, le docteur s'arrêta, et me montrant une de ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l'Arc de triom- phe :• « Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres fer- mées là-haut sur ce balcon? Dans les premiers jours du mois d'août, ce terrible mois d'août de l'an der- nier, si lourd d'orages et de désastres, je fus appelé là pour un cas d'apoplexie foudroyante. C'était chez le colonel Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de gloire et de patriotisme, qui dès le début de la guerre était venu se loger aux Champs- Elysées, dans un appartement à balcon... Devinez LE SIÈGE DE BERLIN. 47 pourquoi? Pour assister à la rentrée triomphale de nos troupes... Pauvre vieux! La nouvelle de Wis- sembourg lui arriva comme il sortait de table. En lisant le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé foudroyé. « Je trouvai l'ancien cuirassier étendu de tout son long sur le tapis de la chambre, la face sanglante et inerte comme s'il avait reçu un coup de massue sur la tête. Debout, il devait être très-grand; couché, il avait i'air immense. De beaux traits, des dents su- perbes, une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en paraissaient soixante... Près de lui sa petite-fille à genoux et toute en lar- mes. Elle lui ressemblait* A les voir l'un à côté de l'autre, on eût dit deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte, seulement l'une an- tique, terreuse, un peu effacée sur les contours, l'autre resplendissante et nette, dans tout f éclat et le velouté de l'empreinte nouvelle. « La douleur de cette enfant me toucha. Fille et petite-fille de soldat, elle avait son père à létat-ma- jor deMac-Mahon, et l'image de ce grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux; mais, au fond, je gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une belle et bonne hémiplégie, et, à quatre-vingts ans, on n'en revient guère. Pendant trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d'immobilité et de stupeur... Sur ces entre- 48 CONTES DU LUNDI. faites, la nouvelle de Reischoffen arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens tués, le prince royal prisonnier... Je ne sais par quel miracle, quel courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre pauvre sourd-muet jusque dans les limbes de sa pa- ralysie; toujours est -il que ce soir-là, en m'appro- chant de son lit, je ne trouvai plus le même homme. L'œil était presque clair, la langue moins lourde. Il eut la force de me sourire et bégaya deux fois : Vie... toi... re! — Oui, colonel, grande victoire!... Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès, de Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer... « Quand je sortis, la jeune fille m'attendait, pâle et debout devant la porte. Elle sanglotait. « Mais il est sauvé ! » lui dis-je en lui prenant les mains. * « La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On venait d'afficher le vrai Reichs- hoffe'n, Mac-Mahon en fuite, toute l'armée écrasée... Nous nous regardâmes consternés. Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien sûr, il ne résisterait pas à cette nou- velle secousse... Et cependant comment faire?... Lui laisser sa joie, les illusions qui l'avaient -fait re- vivre!... Mais alors il fallait mentir... LE SIÈGE DE BERLIN. 49 « Eh bien, je mentirai! » me dit l'héroïque fille en essuyant vite ses larmes, et, toute rayonnante, clic rentra dans la chambre de son grand-père. « C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours ou s'en tira encore. Le bonhomme avait la tête faible et se laissait tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d'Allemagne, piquant de petits drapeaux, s'efforçant de combiner toute une campagne glorieuse ; Bazaine sur Berlin, Froissait en Bavière, Mac-Mahon sur îa Baltique. Pour fout cela elle me demandait conseil, et je l'aidais autant que je pouvais; mais c'est le grand-père surtout qui nous servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l'Allemagne tant de fois sous le premier Empire! Il savait tous les coups d'avance : « Main- tenant voilà où ils vont aller... Voilà ce qu'on va faire... » et ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le rendre très-fier. Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des batailles, nous n'allions jamais assez vite pour lui. Il était insatiable, ce vieux!... Chaque jour, en arrivant , j'apprenais un nouveau fait d'armes : « Docteur, nous avons pris Maycnce, » me disait la jeune fille en venant au-devant de moi avec un 5 50 CONTfiS DU LUKDI. sourire navré, et j'entendais à travers la porte une voix joyeuse qui me criait : « Ça marche ! ça marche I ... Sans huit jours nous entrerons à Berlin. » À ce moment -là, les Prussiens n'étaient plus qu'à huit jours de Paris... Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le transporter en province ; mais, sitôt dehors, l'état de la France lui aurait tout appris , et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se décida donc à rester, « Le premier jour de l'investissement, je montai chez eux — je me souviens — très-ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnaient à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous les murs, nos banlieues devenues frontières. Je trouvai le bon- homme assis sur son lit, jubilant et fier : « Eh bien, me dit-il, le voilà donc commencé ce « siège I » « Je le regardai stupéfait' : « Comment, colonel, vous savez?... » « Sa petite-fille se tourna vers moi : « Eh ! oui. docteur... C'est la grande nouvelle. .. « Le siège de Berlin est commencé. » « Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un petit air si posé, si tranquille... Comment se serait-il douté de quelque chose? Le canon des forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheureux Paris, sinistre LE SIÈtîE DE BERLIN. 51 et bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit, c'était un pan de l'Arc de triomphe, et, dans sa chambre, autour de lui, tout un bric-à-brac du premier Empire bien fait pour entretenir ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles, le roi de Rome en robe de baby ; puis de grandes consoles toutes raides, ornées de cuivres à trophées, chargées de reliques impé- riales, dès médailles, des bronzes, un rocher de Saint-Hélène sous globe, des miniatures représen- tant la même dame frisottée, en tenue de bal, en robe jaune, des manches à gigots et des yeux clairs, — r et tout cela, les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la taille mon- tante, la ceinture haute, cette raideur engonsée qui était la grâce de 1806... Brave colonel ! c'est cette atmosphère de victoires et conquêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le faisait croire si naïvement au siège de Berlin. « A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien simplifiées. Prendre Berlin, ce n'é- tait plus qu'une affaire de patience. De temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop, on lui lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque rien n'entrait plus dans Paris, et que, de- puis Sedan, l'aide de camp de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forteresse d'Allemagne. Vous figurez- vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nou- velle de son père , le sachant prisonnier, privé de 52 CONTES DU LUNDI. tout, malade peut-être, et obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes, comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant dans le pays conquis. Quelquefois la force lui manquait ; on restait des semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquiétait, ne dormait plus. Alors vite arrivait une lettre d'Allemagne qu'elle venait lui lire gaîment près de son lit, en re- tenant ses larmes. Le colonel écoutait religieuse- ment, souriait d'un air entendu, approuvait, criti- quait, nous expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout, c'est dans les répon- ses qu'il envoyait à son fils : « N'oublie jamais que « tu es Français, lui disait-il... Sois généreux pour « ces pauvres gens. Ne leur fais pas l'invasion trop « lourde... » Et c'étaient des recommandations à n'en plus finir, d'adorables prêchi -prêcha sur le res- pect des propriétés, la politesse qu'on doit aux da- mes, un vrai code d'honneur militaire à l'usage des conquérants. 11 y mêlait aussi quelques considéra- tions générales sur la politique, les conditions de la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, je dois le dire, il n'était pas exigeant : — « L'indemnité de guerre, et rien de plus... A « quoi bon leur prendre des provinces?... Est-ce « qu'on peut faire de la France avec de l'AUema- « gne?... » Il dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant de candeur dans ses paroles, une si belle foi patrio- LE SIÈGE DE BERLIN 63 tique, qu'il était impossible de ne pas être ému en l'écoutant. « Pendant ce temps-là, le siège avançait toujours, pas celui de Berlin, hélas!... C'était le moment du jjrand froid, du bombardement, des épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à l'infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au bout je pus lui avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n'y en avait que pour lui, par exemple ; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant que ces déjeuners de grand-père, si innocemment égoïstes, — le vieux sur son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa pètite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le faisant boire, l'aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. Alors animé par le re- pas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la bise ^l'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, l'ancien cuirassier se rappelait ses cam- pagnes dans le Nord, et nous racontait pour la cen- tième fois cette sinistre retraite de Russie où l'on n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval. i— « Comprends-tu cela, petite? nous mangions « du cheval ! » Je crois bien qu'elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne mangeait pas autre chose... De jour en jour cependant, à mesure que la convalescence ap- 5. 5Ï CONTES DU LUNDI. prochoit, notre tâche autour du malade devenait plus difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres, qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commençait à se dissiper. Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot l'avaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse; on fut obligé d'inventer une der- nière victoire deBazaine sous Berlin, et des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu'on avait poussé son lit près de la fenêtre — c'était, je crois , le jeudi de Buzenval — il vit très- bien des gardes nationaux qui se massaient sur l'ave- nue de la Grande- Armée. « Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-là ? » demanda le bonhomme, et nous l'entendions grom- meler entre ses dents : « Mauvaise tenue ! mauvaise tenue ! » Il n'en fut pas autre chose ; mais nous comprîmes que dorénavant il fallait prendre de grandes précau- tions. Malheureusement on n'en prit pas assez. * Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vint à moi toute troublée : — « C'est demain qu'ils entrent, » me dit-elle. La chambre du grand -père était- elle ouverte? Le fait est que depuis, en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir -là, une physionomie extraordinaire. 11 est probable qu'il nous avait en- tendus. Seulement , nous pariions des Prussiens , nous ; et le bonhomme pensait aux Français, à cette LE SIÈGE DE BERLIN. 55 entrée triomphale qu'il attendait depuis si long- temps, — Mac-Mahon descendant l'avenue dans les fleurs, dans les fanfares, son (ils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son balcon, en grande tenue comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et les aigles noires de poudre... Pauvre père Jouve ! Il s'était sans doute imaginé qu'on voulait l'empêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une trop grande émo- tion. Aussi se garda-t-il bien de parler à personne ; mais le lendemain , à l'heure même où les ba* taillons prussiens s'engageaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte Maillot aux Tui- leries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte , toute sa vieille défroque glorieuse d'ancien cuirassier de Milhaud. Je me demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l'avait ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était là, debout derrière la rampe, s'étonnant de trouver les avenues si lar- ges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre comme un grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant do nos soldats. Un moment il put croire qu'il s'était trompé... Mais non ! là-bas , derrière l'Arc de triomphe, c'était un bruissement confus, une ligne noire qui tG COUTES DU LUNDI. s'avançait dans le jour levant... Puis, peu à peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tam- bours d'Jéna se mirent à battre, et sous Tare de l'Étoile, rhythmée par le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la marche triomphale de Schubert ! . . . « Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri terrible : « Aux armes!.» « aux armes!... les Prussiens. » Et les quatre uhlans de lavant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois, le colonel Jouve était bien mort. LE MAUVAIS ZOUAVE Le grand forgeron Lory de Saintc-Maric-aux-Mincs n'était pas content ce soir-là. D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur un banc devant sa porte pour savou- rer cette bonne lassitude que donne le poids du tra- vail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les apprentis il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche en regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là, le bonhomme resta dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table ; et encore y vint-il comme à regiet. La vieille Lory pensait en regardant son homme : « Qu'est-ce qu'il lui arrive?... 11 a peut-être reçu du régiment quelque mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être malade... » Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire trois petits blondins cou- 58 COUTES DU LUNDI. leur d'épis brûlés, qui riaient autour de la nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème. A* la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère : a Ah ! les gueux ! ah ! les canailles ! . . . — « A qui en as-tu, voyons, Lory? » Il éclata : « J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce matin dans la ville eu costume de soldats français, bras dessus bras dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... com- ment disent-ils ça ?... opté pour la nationalité de Prusse... Et dire que tous les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens!... Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire ? » La mère essaya de les défendre : « Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute à ces enfants... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les envoie ! . . . Ils ont le mal du pays là-bas ; et la tentation est bien forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats. » Lory donna un grand coup de poing sur lia table : « Tais-toi, la mère !... vous autres, femmes, vous n'y entendez rien. À force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous rapetissez tout à la taille de vos marmots... Eh bien, moi, je te dis que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les LE MAUVAIS ZOUAVE. 59 derniers des lâches, et que si par malheur notre Christian était capable d'une infamie pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai servi sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à travers le corps. » Et terrible, à demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de chasseur pendue à la muraille au- dessous du portrait de son fils, un portrait de zouave lait là-bas en Afrique ; mais de voir cette honnclc figure d'Alsacien, toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que font les couleurs vives à la grande lumière, cela le calma subitement, et il se mit à rire : « Je suis bien bon de me monter la tète. . . Comme si notre Christian pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant la guerre !... » Remis en belle humeur par cette idée, le bon- homme acheva de dîner gaiement et s'en alla sitôt après vider une couple de chopes à la Ville de Stras- bourg. Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois petits blondins qu'on entend ga- zouiller dans la chambre à côté, comme un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repri- ser devant la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et pense en elle-même : « Oui, je veux bien. Ce sont des lâches, des rené- gats*., mais c'est égal ! Leurs mères sont bien heu- reuses de les ravoir. » CO COUTES DU LUMH Elle se rappelle le temps où le sien, avant de partir pour l'armée, était là à cette môme heure du jour, en train de soigner le petit jardin. Elle re- garde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en entrant aux zouaves... Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé ; pourtant celui qui vient d'entrer longe les murs comme un voleur, se glisso entre les ruches... — Bonjour, maman ! Son Christian est deboutdevant elle, tout débraillé dans son uniforme, honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays avec les autres, et, depuis une heure, il rôde autour de la maison, attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais elle n'en a pas le cou- rage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu, em- brassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons, qu'il s'ennuyait du pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux, avec ça la discipline devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient « Prussien » à cause de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à le regarder pour le croire. Toujours causant, ils sont entrés dans la salle basse. Les pe- tits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n'a pas faim. Seulement il a soif, toujours LE MAUVAIS ZOUAVE. Cl soif, et il boit de grands coups d'eau par-dessus tou- tes les tournées de bière et de vin blanc qu'il s'est payées depuis le matin au cabaret. Mais quelqu'un marche dans la cour. C'est le for- geron qui rentre. — a Christian, voilà ton père. Vite, cache-toi que j'aie le temps de lui parler, de lui expliquer... » et elle le pousse derrière le grand poêle en faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première chose que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras... Il comprend tout. — « Christian est ici ! ... » dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son sabre avec un geste fou, il se pré- cipite vers le poêle où le zouave est blotti , blême, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber. La mère se jette entre eux : « Lory, Lory, ne le tue pas... C'est moi qui lui ai écrit de revenir, que tu avais besoin de lui à la forge... » Elle se cramponne a son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et de larmes, si chargées qu'ils ne les reconnaissent plus... Le forgeron s'arrête, et regardant sa femme : « Ah ! c'est toi qui l'as fait revenir... Alors, c'est bon, qu'il aille se coucher. Je verrai demain ce que j'ai à taire. » 6 02 CONTES DU LUNDI. Le lendemain Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de cauchemars et de terreurs sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre d'enfant. A. travers les petites vitres encadrées de plomb, traver- sées de houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les marteaux sonnent sur l'enclume... La mère est à son chevet; elle ne Fa pas quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. Le vieux non plus ne s'est pas couché, jusqu'au ma- tin il a marché dans la maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires, et à présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement, habillé comme pour un voyage, avec de hautes guê- tres, le large chapeau et le bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au lit : « Allons, haut!... lève -toi. » Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave. — « Non pas ça... » dit le père sévèrement. Et la mère toute craintive : « Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres. » — Donne-lui les miens... Moi je n'en ai plus besoin. Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneu- sement l'uniforme, la petite veste, les grands braies rouges, et, le paquet fait, il se passe autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route... « Maintenant descendons, » dit-il ensuite, et tous trois descendent à la forge sans se parler... Le souf- LE MAUVAIS ZOUAVE. 03 filet ronfle ; tout le monde est au travail. En revoyant ce hangar grand ouvert, auquel il pensait tant là- bas, le zouave se rappelle son enfance et comme il a joué là longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge toutes brillantes dans le poussier noir. 11 lui prend un accès de tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; mais en levant les yeux il rencontre toujours un regard inexorable. Enfin le forgeron se décide à parler : « Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils... tout cela est à toi... Et tout cela aussi ! » ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin qui s'ouvre là-bas au fond plein de soleil et d'abeilles, dans le cadre enfumé de la porte... a Les ruches, la vigne, la maison, tout t'appartient... Puisque tu as sacrifié ton honneur à ces choses, c'est bien le moins que tu les gardes... Te voilà maître ici... Moi, je pars... Tu dois cinq ans à la France, je vais les payer pour toi. » — Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille. — Père!... supplie l'enfant... Mais le forgeron est déjà parti, marchant à grands pas, sans se re- tourner... À Sidi-bel-Abbès, au dépôt du 3 e -zouaves, il y a depuis quelques jours un engagé volontaire de cin- quante-cinq ans LA PENDULE DE BOUGIVAL BB BOUGIVAL A MUHIGH C'était une pendule du second Empire, une de ces pendules en onyx algérien, ornées de dessins Campana, qu'on achète boulevard des Italiens avec leur clef dorée pendue en sautoir au bout d'un ru- ban rose. Tout ce qu'il y a de plus mignon, de plus moderne, de plus article de Paris. Une vraie pendule des Bouffes, sonnant d'un joli timbre clair, mais sans un grain de bon sens, pleine de lubies, de caprices, marquant les heures à la diable, passant les demies, n'ayant jamais su bien dire que l'heure de la Bourse à Monsieur et l'heure du berger à Ma- dame. Quand la guerre éclata, elle était en villégia- ture à Bougival, faite exprès pour ces palais d'été si fragiles, ces jolies cages à mouches en papier dé- coupé, ces mobiliers d'une saison, guipure et mous- seline flottant sur des transparents de soie claire. A .'arrivée des Bavarois, elle fut une des premières LA PfcNOULE DE BOUGIVÀL. C5 enlevées; et, ma toi! il faut avouer que ces gens d'outre-Rhin sont des emballeurs bien habiles, car cette pendule-joujou, guère plus grosse qu'un œuf de tourterelle, put faire au milieu des canons Krûpp et des fourgons chargés de mitraille le voyage de Bougival à Munich, arriver sans une fêlure, et se montrer dès le lendemain, Odcon-plalz, à la devan- ture d'Àugustus Cahn, le marchand de curiosités, fraîche, coquette, ayant toujours ses deux fines aiguilles, noires et recourbées comme des cils, et sa petite clef en sautoir au bout d'un ruban neuf. l'illustre docteur-professeur otto de sghwamthai.er Ce fut un événement dans Munich. On n'y avait pas encore vu de pendule de Bougival, et chacun venait regarder celle-là aussi curieusement que Jes coquilles jjpoujiscs du musée de Siebold. Devant le magasin d'Augustus Cahn, trois rangs de grosses pipes fumaient du matin au soir, et le bon popu- laire de Munich se demandait avec des yeux ronds e des « Mein Gott » de stupéfaction à quoi pouvait servir cette singulière petite machina. Les journaux illustrés donnèrent sa reproduction. Ses photogra- phies s'étalèrent dans toutes les vitrines ; et c'est eu son honneur que l'illustre, docteur-professeur Otto 00 CONTE» DU LUNDI. de Schwanthaler composa son fameux Paradoxe sur les Pendules, étude philosophico-humoristique en six cents pages où il est traité de l'influence des pendules sur la vie des peuples, et logiquement dé- montré qu'une nation assez folle pour régler l'em- ploi de son temps sur des chronomètres aussi détra- qués que cette petite pendule de Bougival devait s'attendre à toutes les catastrophes, ainsi qu'un na- vire qui s'en irait en mer avec une boussole déso- rientée. (La phrase est un peu longue, mais je la tra- duis textuellement.) Les Allemands ne faisant rien à la légère, l'illustre docteur-professeur voulut, avant d'écrire son Para- doxe, avoir le sujet sous les yeux pour l'étudier à fond, l'analyser minutieusement comme un entomo- logiste ; il acheta donc la pendule, et c'est ainsi qu'elle passa de la devanture d'Augustus Cahn dans le salon de l'illustre docteur-professeur Otto de Schwanthaler, conservateur de la Pinacothèque, membre de l'Académie des sciences et beaux-arts, en son domicile privé, Ludwigstrasse, 24. LE SALON DBS 90HWANTHAIXR Ce ïui frappait d'abord en entrant dans le salon des Schwanthaler, académique et solennel comme une salle de conférences, c'était une grande pen- LA PENDULE DE BOUGIYAL. 67 dule à sujet en marbre sévère, avec une Polymnie de bronze et des rouages très-compliqués. Le cadran principal s'entourait de cadrans plus petits, et Ton avait là les heures, les minutes, les saisons, les équi- noxes, tout, jusqu'aux transformations de la lune dans un nuage bleu clair au milieu du socle. Le bruit de cette puissante machine remplissait toute la maison. Du bas de l'escalier, on entendait le lourd balancier s'en allant d'un mouvement grave, accen- tué, qui semblait couper et mesurer la vie en petits morceaux tout pareils ; sous ce tic-tac sonore cou- raient les trépidations de l'aiguille se démenant dans le cadre des secondes avec la fièvre laborieuse d'une araignée qui connaît le prix du temps. Puis l'heure sonnait, sinistre et lente comme une horloge de collège, et chaque fois que l'heure son- nait, il se passait quelque chose dans la maison des Schwanthaler. C'était M. Schwanthaler qui s'en allait à la Pinacothèque, chargé de paperasses, ou la haute dame de Schwanthaler revenant du sermon avec ses trois demoiselles, trois longues filles enguirlandées qui avaient l'air de perches à houblon ; ou bien les leçons de cithare, de danse, de gymnastique, les clavecins qu'on ouvrait, les métiers à broderies, les pupitres à musique d'ensemble qu'on roulait au mi- lieu du salon, tout cela si bien réglé, si compassé, si méthodique, que d'entendre tous ces Schwantha- ler se mettre en branle au premier coup de timbre, entrer, sortir par les portes ouvertes à deux battants, 08 COÛTES DU LUNDI. on songeait au défilé des apôtres dans l'horloge de Strasbourg, et Ton s'attendait toujours à voir sur le dernier coup la famille Schwanthaler rentrer et dis- paraître dans sa pendule. SINGULIÈRE INFLUENCE DE LA PENDULE DE BOUGIVAL SUR UNE HONNÊTE FAMILLE DE MUNICH C'est à côté de ce monument qu'on avait mis la pendule de Uougival, et vous vovez d'ici l'effet de sa petite mine chiffonnée. Voilà qu'un soir les dames de Schwanthaler étaient en train de broder dans le grand salon, et l'illustre docteur-professeur lisait à quelques collègues de l'Académie des sciences les premières pages du Paradoxe, s'interrompant de temps en temps pour prendre la petite pendule et faire pour ainsi dire des démonstrations au tableau... Tout à coup, Éva de Schwanthaler, poussée par je ne sais quelle curiosité maudite, dit à son père en rougissant : « papa, faites-la sonner. » Le docteur dénoua la clef, donna deux tours, et aussitôt on entendit un petit timbre de cristal si clair, si vif, qu'un frémissement de gaieté réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons dans tous les yeux : « Que c'est joli ! que c'est joli ! » disaient les LV PENDULE DE BOUGIVAL. CO demoiselles de Schwauthaler, avec un petit air animé et des frétillements de nattes qu'on ne leur connaissait pas. Alors M. de Schwanthaler, d'une voix triom- phante : « Regardez-la, cetle folle de française ! elle sonne huit heures, et elle en marque trois ! » Cela fît beaucoup rire tout le monde, et, malgré l'heure avancée, ces messieurs se lancèrent à corps perdu dans des théories philospphiques et des consi- dérations interminables sur la légèreté du peuple français. Personne ne pensait plus à s'en aller. On n'entendit même pas sonner au cadran de Polymnie, ce terrible coup de dix heures, qui dispersait d'ordinaire toute la société. La grande pendule n'y comprenait rien. Elle n'avait jamais tant vu de gaieté dans la maison Schwanthalcr, ni du monde au salon si tard. Le diable c'est que lorsque les demoiselles de Schwanthaler furent rentrées dans leur chambre, elles se sentirent l'estomac creusé par la veille et le rire, comme des envies de souper ; et la sentimen- tale Minna, elle-même, disait en s'étirant les bras : « Ah ! je mangerais bien une patte de homard. » | 70 CONTES DU TJIKDÎ. i DE LA GAIETÉ, Mfift EHrA|fTS 9 M LA GAIETÉ » 4 Une fois remontée, la pendule de Bougival reprit sa vie déréglée, ses habitudes de dissipation. On avait commencé par rire de ses lubies ; mais peu à peu, à force d'entendre ce joli timbre qui sonnait à tort et à travers, la -grave maison de Schwanthaler perdit le respect du temps et prit les jours avec une aimable insouciance. On ne songea plus qu'à s'amu- ser ; la vie paraissait si courte, maintenant que tou- tes les heures étaient confondues ! Ce fut un boule- versement général. Plus de sermon, plus d'études ! Un besoin de bruit, d'agitation. Mendelssohn et Schu- mann semblèrent trop monotones; on les remplaça par la Grande Duchesse, le Petit Faust, et ces de- moiselles tapaient, sautaient* et l'illustre docteur- professeur, pris lui aussi d'une sorte de vertige, ne se lassait pas de dire : c< De la gaieté, mes enfants, de la gaieté!... » Quant à la grande horloge, iln'en ftit plus question. Ces demoiselles avaient arrêté le balancier, prétextant qu'il les empêchait de dormir, et la maison s'en alla toute au caprice du cadran désheuré. C'est alors que parut le fameux Paradoxe sur les pendules. A cette occasion, les Schwalnthaler don- nèrent une grande soirée, non plus une de leurs LÀ PENDULE DE BOUGIVAL. 71 soirées académiques d'autrefois, sobres de lumières et de bruit, mais un magnifique bal travesti, où madame de Schwanthaler et ses filles parurent en canotières de Bougival, les bras nus, la jupe courte, et le petit chapeau plat à rubans éclatants. Toute la ville en parla, mais ce n'était que le commencement. La comédie, les tableaux vivants, les soupers, le baccarat; voilà ce que Munich scandalisé vit défiler tout un hiver dans le salon de l'académicien. — « De la gajeté, mes enfants, de la gaieté!... » répé- tait le pauvre bonhomme de plus en plus affolé, et tout ce monde-là était très-gai en effet. Madame de Schwanthaler, mise en goût par ses succès de cano- tière, passait sa vie sur l'Isar en costumes extrava- gants. Ces demoiselles, restées seules au logis, pre- naient des leçons de français avec des officiers de hussards prisonniers dans la ville ; et la petite pen- dule, qui avait toutes raisons de se croire encore à Bougival, jetait les heures à la volée, en sonnant toujours huit quand elle en marquait trois... Puis, un matin, ce tourbillon de gaieté folle emporta la famille Schwanthaler en Amérique, et les plus beaux Titien de la Pinacothèque suivirent dans sa fuite leur illustre conservateur. 72 CONTES DU LUNDI. OOHCUJ8IO* Après le départ des Schwanthaler, il y eut dans Munich comme une épidémie de scandales. On vit successivement une chanoinesse enlever un baryton, le doyen de l'Institut épouser une danseuse, un con- seiller aulique faire sauter la coupe, le couvent des dames nobles fermé pour tapage nocturne. . . malice des choses ! Il semblait que cette petite pendule était fée, et qu'elle avait pris à tâche d'en- sorceler toute la Bavière. Partout où elle passait, partout où sonnait son joli timbre à l'évent, il affo- lait, détraquait les cervelles. Un jour, d'étape en étape, elle arriva jusqu'à la résidence ; et depuis lors, savez-vous quelle partition le roi Louis, ce wa- gnérien enragé, a toujours ouverte sur son piano?... — Les Maîtres chanteurs ? — Non! ... Le Phoque à ventre blanc! ! Ça leur apprendra à se servir de nos pendules. LÀ DÉFENSE DE TARASCON Dieu soit loué ! J'ai enfin des nouvelles de Taras- con. Depuis cinq mois, je ne vivais plus, j'étais d'une inquiétude!... Connaissant l'exaltation de ccjte bonne ville et l'humeur belliqueuse de ses ha- bitants, je me disais : « Qui sait ce qu'a fait Taras- con? S'est-il rué en masse sur les barbares? S'est-il laissé bombarder comme Strasbourg , mourir de faim comme Paris, brûler vif comme Châteaudun? ou bien, dans un accès de patriotisme farouche, s'cst-il fait sauter comme Laon et son intrépide cita- delle?... » Rien de tout cela, mes amis. Tarascon n'a pas brûlé, Tarascon n'a pas sauté. Tarascon est toujours à la même place, paisiblement assis au mi- lieu des vignes, du bon soleil plein ses rues, du bon muscat plein ses caves, et le Rhône qui baigne cette aimable localité emporte à la mer, comme par le passé, l'image d'une ville heureuse, des reflets de 7 74 CONTES DU LUNDI. persiennes vertes, de jardins bien ratisses et de mi- liciens en tuniques neuves faisant l'exercice tout le long du quai. Gardez-vous de croire pourtant que Tarascon n'ait rien fait pendant la guerre. 11 s'est au contraire ad- mirablement conduit, et sa résistance héroïque, que je vais essayer de vous raconter, aura sa place dans l'histoire comme type de résistance locale, symbole vivant de la défense du Midi. LES OKPHÉOflS Je vous dirai donc que, jusqu'à Sedan, nos braves Tarasconnais s'étaient tenus chez eux bien tran- quilles. Pour ces fiers enfants des Alpilles, ce n'était pas la patrie qui mourait là-haut; c'étaient les sol- dats de l'empereur, c'était l'Empire. Mais une fois le 4 septembre, la République, Attila campé sous Paris, alors, oui ! Tarascon se réveilla, et l'on vit ce que c'est qu'une guerre nationale... Cela com- mença naturellement par une manifestation d'or- phéonistes. Vous savez quelle rage de musique ils ont dans le Midi. A Tarascon surtout, c'est du délire. Dans les rues, quand vous passez, toutes les fenêtres chantent, tous les balcons vous secouent des roman- ces sur la tête. N'importe la boutique où vous entrez, il y a tou- LA DÉFENSE DB TÀftASCO!*. 75 jours au comptoir une guitare qui soupire, et les garçons de pharmacie eux-mêmes vous servent en fredonnant : Le Rossignol — et le Luth espagnol — Tralala — lalalala. En dehors de ces concerts prives, les Tarasconnais ont encore la fanfare de la ville, la fanfare du collège et je ne sais combien de sociétés d'orphéons. C'est l'orphéon de Saint-Christophe et son admi- rable chœur à trois voix : Sauvons la France, qui donnèrent le branle au mouvement national. « Oui, oui, sauvons la France ! » criait le bon Ta- rascon en agitant des mouchoirs aux fenêtres, et les hommes battaient des mains, et les femmes en- voyaient des baisers à l'harmonieuse phalange qui traversait le cours sur quatre rangs de profondeur, bannière en tête et marquant fièrement le pas. L'élan était donné. A partir de ce jour, la ville changea d'aspect : plus de guitare, plus de barca- rolle. Partout le luth espagnol fit place à la Marseil- laise, et, deux fois par semaine, on s'étouffait sur ) l'Esplanade pour entendre la fanfare du collège J jouer le Chant du départ. Les chaises coûtaient des prix fous!.., Mais les Tarasconnais ne s'en tinrent pas là. .0 CONTES DU LUNDI. LES CAVALCADES Après la démonstration des orphéons, vinrent les cavalcades historiques au bénéfice des blessés. Rien de gracieux comme de voir, par un dimanche de beau soleil, toute cette vaillante jeunesse tarascon- naise, en bottes molles et collants de couleur tendre, quêter de porte en porte et caracoler sous les bal- cons avec de grandes hallebardes et des filets à pa- pillons ; mais le plus beau de tout, ce fut un car- rousel patriotique — François I er à la hataille de Pavie — que ces messieurs du cercle donnèrent trois jours de suite sur l'Esplanade. Qui n'a pas vu cela n'a jamais rien vu. Le théâtre de Marseille avait prêté les costumes; l'or, la soie, le velours, les étendards brodés, les écus d'armes, les cimiers, les caparaçons, les rubans, les nœuds, les bouffettes, les fers de lance, les cuirasses faisaient flamber et papilloter l'Esplanade comme un miroir aux alouet- tes. Par là-dessus, un grand coup de mistral qui se- couait toute cette lumière. C'était quelque chose de magnifique. Malheureusement , lorsque après une lutte acharnée, François I er , — M. Bompard, le gé- rant du cercle, — se voyait enveloppé par un gros de reîtres, l'infortuné Bompard avait, pour rendre son épée. un geste d'épaules si énigmatique, qu'au lieu de « tout est perdu fors l'honneur », il avait L\ DÉFENSE DE TARÀSCON. 77 plutôt l'air de dire : Digo- H que vengue, moun bon ! mais les Tarasconnais n'y regardaient pas de si près, et des larmes patriotiques étincelaient dans tous les yeux. LA TROUÉE Ces spectacles, ces chants, le soleil, le grand air du Rhône, il n'en fallait pas plus pour monter les têtes. Les affiches du Gouvernement mirent le comble à l'exaltation. Sur l'Esplanade, les gens ne s'abor- daient plus que d'un air menaçant, les dents ser- rées, mâchant leurs mots comme des balles. Les conversations sentaient la poudre. Il y avait du sal- pêtre dans l'air. C'est surtout au café de la Comédie, le matin en déjeunant, qu'il fallait les entendre, ces bouillants Tarasconnais : « Ah çà î qu'est-ce qu'ils font donc, les Parisiens avec leur tron de Dieu de général Trochu? Ils n'en finissent pas de sortir... Coquin de bon sort! Si c'était Tarascon!... Trrr!... Il y a longtemps qu'on l'aurait faite, la trouée! » Et pendant que Paris s'étranglait avec son pain d'a- voine, ces messieurs vous avalaient de succulentes bartavelles arrosées de bon vin des Papes, et lui- sants, bien repus, de la sauce jusqu'aux oreilles, ils criaient comme des sourds en tapant sur la table : « Mais faites-la donc, votre trouée... » et qu'ils avaient, ma foi, bien raison! 7. 78 CONTES DU LUNDI. LA DBFEHSE DU CERCLE # Cependant l'invasion des barbares gagnait au sud de jour en jour. Dijon rendu, Lyon menacé, déjà les herbes parfumées de la vallée du Rhône faisaient hennir d'envie les cavales des uhlans. « Organisons notre défense! » se dirent les Tarasconnais, et tout le monde se mit à l'œuvre. En un tour de main, la ville fut blindée, barricadée, casematée. Chaque maison devint une forteresse. Chez l'armu- rier Costecalde , il y avait devant le magasin une tranchée d'au moins deux mètres, avec un pont-le- vis, quelque chose de charmant. Au cercle, les tra- vaux de défense étaient si considérables qu'on allait les voir par curiosité. M. Bompard, le gérant, se te- nait en haut de l'escalier, le chassepot à la main, et donnait des explications aux dames : « S'ils arrivent par ici, pan ! pan ! . . . Si au contraire ils montent par là, pan ! pan ! » Et puis, à tous les coins de rues, des gens qui vous arrêtaient pour vous dire d'un air mystérieux : « Le café de la Comédie est imprena- ble, » ou bien encore : « On vient de torpiller l'Es- planade !... » Il y avait de quoi faire réfléchir les barbares. LA DÉFENSE DE TARASC0N. 79 lus rRAHOft-nuBiras En même temps, des compagnies de francs-ti- reurs s'organisaient avec frénésie. Frères de la mort, Chacals du Narbonnais, Espingoliers du Rhône, il y en avait de tous les noms, de toutes les couleurs, comme des centaurées dans un champ d'avoine ; et des panaches, des plumes de coq, des chapeaux gigantesques , des ceintures d'une lar- geur!... Pour se donner l'air plus terrible, chaque franc-tireur laissait pousser sa barbe et ses mousta- ches, si bien qu'à la promenade le monde ne se con- naissait plus. De loin vous voyiez un brigand des Âbruzzes qui venait sur vous la moustache en croc, les yeux flamboyants, avec un tremblement de sa- bres, de revolvers, de yatagans ; et puis quand on s'approchait, c'était le receveur Pégoulade. D'autres fois, vous rencontriez dans l'escalier Robinson Cru- soé lui-même avec son chapeau pointu, son coutelas en dents de scie, un fusil sur chaque épaule; au bout du compte, c'était l'armurier Costecalde qui rentrait de dîner en ville. Le diable, c'est qu'à force de se donner des allures féroces, les Tarasconnais finirent par se terrifier les uns les autres, et bientôt personne n'osa plus sortir. 80 CONTES DU LUNDI. LAPIHB DB GABBMHB ET LAPINS I» CHOUX Le décret de Bordeaux sur l'organisation des gar- des nationales mit fin à cette situation intolérable. Au souffle puissant des triumvirs, prrrt ! les plumes de coq s'envolèrent, et tous les francs-tireurs de Ta- rascon — chacals, espingoliers et autres — vinrent" se fondre en un bataillon d'honnêtes miliciens, sous les ordres du brave général Bravida, ancien capi- taine d'habillement. Ici , nouvelles complications. Le décret de Bordeaux faisait, comme on sait, deux catégories dans la garde nationale : les gardes na- tionaux de marche et les gardes nationaux sédentai- res ; « lapins de garenne et lapins de choux, » disait assez drôlement le receveur Pégoulade. Au début de la formation, les gardes nationaux de garenne avaient naturellement le beau rôle. Tous les matins, le brave général Bravida les menait sur l'Esplanade faire l'exercice à feu, l'école de tirailleurs. — Cou- chez-vous ! levez-vous ! et ce qui s'ensuit. Ces pe- tites guerres attiraient toujours beaucoup de monde. Les dames de Tarascon n'en manquaient pas une, et même les dames de Beaucaire passaient quelquefois le pont pour vçnir admirer nos lapins. Pendant ce temps, les pauvres gardes nationaux de choux fai- saient modestement le service de la ville et mon. LA DÉFENSE DE TARASCON. 81 taient la garde devant le musée, où il n'y avait rien à garder qu'un gros lézard empaillé avec de la mousse et deux fauconneaux du temps du bon roi René. Pensez que les dames de Beaucaire ne pas- saient pas le pont pour si peu... Pourtant, après trois mois d'exercice à feu, lorsqu'on s'aperçut que les gardes nationaux de garenne ne bougeaient tou- jours pas de l'Esplanade, l'enthousiasme commença à se refroidir. Le brave général Bravida avait beau crier à ses lapins : « Couchez-vous ! levez-vous ! » personne ne les regardait plus. Bientôt ces petites guerres furent la fable de la ville. Dieu sait cependant que ce n'é- tait pas leur faute à ces malheureux lapins si on ne les faisait pas partir. Ils en étaient assez furieux. Un jour même ils refusèrent de faire l'exercice. « Plus de parade ! crient-ils en leur zèle patrio- tique ; nous sommes de marche ; qu'on nous fasse marcher ! — Vous marcherez, ou j'y perdrai mon nom! » leur dit le brave général Bravida ; et tout bouffant de colère, il alla demander des explications à la mairie. La mairie répondit qu'elle n'avait pas d'ordre et que cela regardait la préfecture. « Va pour la préfecture I fit Bravida ; » et le voilà parti sur l'express de Marseille à la recherche du préfet, ce qui n'était pas une petite affaire, attendu qu'à Marseille il y avait toujours cinq ou six préfets 82 CONTES DU LUNDI, en permanence, et personne pour vous dire lequel était le bon. Par une fortune singulière, Bravida lui mit la main dessus tout de suite, et c'est en plein conseil de préfecture que le brave général porta la parole au nom de ses hommes, avec l'autorité d'un ancien capitaine d'habillement. Dès les premiers mots, le préfet l'interrompit : « Pardon, général... Comment se fait-il qu'à vous vos soldats vous demandent de partir, et qu'à moi ils me demandent de rester?... Lisez plutôt. » Et, le sourire aux lèvres, il lui tendit une péti- tion larmoyante, que deux lapins de garenne — les deux plus enragés pour marcher — venaient d'a- dresser à la préfecture avec apostilles du médecin, du curé, du notaire, et dans laquelle ils deman- daient à passer aux lapins de choux pour cause d'in- firmités. « J'en ai plus de trois cents comme cela, ajouta le préfet toujours en souriant. Vous comprenez main- tenant , général , pourquoi nous ne sommes pas pressés de faire marcher vos hommes. On en a mal- heureusement trop fait partir de ceux qui voulaient rester. Il n'en faut plus... Sur ce, Dieu sauve la Ré* publique, et bien le bonjour à vos lapins! » LÀ DÉFENSE DE TARASCON. 83 IJI FUMQH DADXBU Pas besoin de dire si le général était penaud en retournant à Tarascon. Mais voici bien une autre histoire. Est-ce qu'en son absence les Tarasconnais ne s'étaient pas avisés d'organiser un punch d'adieu par souscription pour les lapins qui allaient partir ! Le brave général Bravida eut beau dire que ce n'é- tait pas la peine, que personne ne partirait; le punch était souscrit, commandé ; il ne restait plus qu'à le boire, et c'est ce qu'on fit... Donc, un di- manche soir, cette touchante cérémonie du punch d'adieu eut lieu dans les salons de la mairie, et, jusqu'au petit jour blanc, les toasts, les vivats, les discours, les chants patriotiques, firent trembler les vitres municipales. Chacun, bien entendu, savait à quoi s'en tenir sur ce punch d'adieu ; les gardes na- tionaux de choux qui le payaient avaient la ferme conviction que leurs camarades ne partiraient pas, et ceux de garenne qui le buvaient avaient aussi cette conviction, et le vénérable adjoint, qui vint d'une voix émue jurer à tous ces braves qu'il était prêt à marcher à leur tête, savait mieux que per- sonne qu'on ne marcherait pas du tout ; mais c'est égal ! Ces méridionaux sont si extraordinaires, qu'à la fin du punch d'adieu tout le monde pleurait, 84 CONTES DU LUNDI; tout le monde s'embrassait, et, ce qu'il y a de plus fort, tout le monde était sincère, même le général ! . . . A Tarascon, comme dans tout le midi de la France, j'ai souvent observé cet effet de mirage. LE PRUSSIEN DE BÉLISAIRE Voici quelque chose que j'ai entendu raconter, cette semaine, dans un cabaret de Montmartre. 11 me faudrait, pour bien vous dire cela, le vocabulaire fau- bourien de maitre Bélisaire, son grand tablier de menuisier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc de Montmartre, capable de donner l'accent de Paris, même à un Marseillais. Je serais sûr alors de vous faire passer dans les veines le frisson que j'ai eu en écou- tant Bélisaire raconter, sur une table de compagnons, cette lugubre et véridique histoire : « C'était le lendemain de l'amnistie (Béli- saire voulait dire de l'armistice). Ma femme nous avait envoyés nous deux l'enfant faire un tour du coté de Villeneuve-la-Garenne, rapport à une petite baraque que nous avions là-bas au bord de l'eau et dont nous étions sans nouvelles depuis le siège. Moi, s 86 COKTES DU LUNDI. ça me chiffonnait d'emmener le gamin. «Te savais que nous allions nous trouver avec les Prussiens, et comme je n'en avais pas encore vu en face, j'avais peur de me faire arriver quelque histoire. Mais la mère en tenait pour son idée : « Va donc ! va donc ! « ça lui fera prendre l'air, à cet enfant. » «Le fait est qu'il en avait besoin, le pauvre petit, après ses cinq mois de siège et de moisissure ! « Nous voilà donc partis tous les deux à travers champs. Je ne sais pas s'il était content, le mioche! de voir qu'il y avait encore des arbres, des oiseaux, et de s'en donner de barboter dans les terres labou- rées. Moi, je n'y allais pas d'aussi bon cœur; il y avait trop de casques pointus sur les routes. Depuis le canal jusqu'à l'île on ne rencontrait que de ça. Et insolents!... Il fallait se tenir à quatre pour ne pas taper dessus... Mais où je sentis la colère me monter , là , vrai ! c'est en entrant dans Ville- neuve, quand je vis nos pauvres jardins tout en dé- route, les maisons ouvertes, saccagées, et tous ces bandits installés chez nous, s'appelant d'une fenêtre à l'autre et faisant sécher leurs tricots de laine sur nos persiennes, nos treillages. Heureusement que l'en- fant marchait près de moi, et chaque fois que la main me démangeait trop, je me pensais en le regardant: « Chaud là , Bélisaire ! . . . Prenons garde qu'il n'ar- «c rive pas malheur au moutard. » Rien que ça m'em- pêchait de faire des bêtises. Alors je compris pour- quoi la mère avait voulu que je l'emmène avec moi. LE PRUSSIEN DE BELISA1KE. 87 « La baraque est au bout du pays, la dernière à main droite, sur le quai. Je la trouvai vidée du haut en bas, comme les autres. Plus un meuble, plus une vitre; Rien que quelques bottes de paille, et le der- nier pied du grand fauteuil qui grésillait dans la cheminée. Ça sentait le Prussien partout, mais on n'en voyait nulle part... Pourtant il me semblait que quelque chose remuait dans le sous-sol. J'avais là un petit établi, où je m'amusais à faire des bri- coles le dimanche. Je dis à l'enfant de m'attendre, et je descendis voir. a Pas plutôt la porte ouverte, voilà un grand cheulard de soldat à Guillaume qui se lève en gro- gnant de dessus les copeaux, et vient vers moi, les yeux hors de la tète, avec un tas de jurements que je ne comprends pas. Faut croire qu'il avait le réveil bien méchant, cet animal- là ; car, au premier mot que j'essayai de lui dire, il se mit à tirer son sabre. . . « Pour le coup, mon sang ne fit qu'un tour. Toute la bile que j'amassais depuis une heure me sauta à la figure... J'agrippe le valet de l'établi et je cogne... Vous savez, campagnons, si Bélisaire a le poignet solide à l'ordinaire ; mais il paraît que ce jour-là j'avais le tonnerre de Dieu au bout de mon bras... Au premier coup, mon Prussien fait bonhomme et s'étale de tout son long. Je ne le croyais qu'étourdi. Ah} ben, oui... Nettoyé, mes enfants, tout ce qu'il y a de mieux comme nettoyage. Débarbouillé à la potasse, quoi ! 88 CONTES DU LUNDI. c< Moi, qui n'avais jamais rien tué dans ma vie, pas même une alouette, ça me fit tout de même drôle de voir ce grand corps devant moi... Un joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette qui frisait comme des copeaux de frêne. J'en avais les deux jambes qui me tremblaient en le regardant. Pendant ce temps- là, le gamin s'ennuyait là -haut, et je l'entendais crier de toutes ses forces : « Papa! papa ! » « Des Prussiens passaient sur la route, on voyait leurs sabres et leurs grandes jambes par le soupirail du sous-sol. Cette idée me vint tout d'un coup. « S'ils « entrent, l'enfant est perdu... ils vont tout mas- « sacrer. » Ce fut fini, je ne tremblai plus. Vite, je fourrai le Prussien sous l'établi. Je lui mis' dessus tout ce que je pus trouver de planches, de copeaux, de sciure, et je remontai chercher le petit. « — Arrive... « — Qu'est-ce qu'il y a donc, papa ? Comme tu es « pâle!... « Marche, marche. » « Et je vous réponds que les Cosaques pouvaient me bousculer, me regarder de travers, je ne réclamais pas. Il me semblait toujours qu'on courait , qu'on criait derrière nous. Une fois j'entendis un cheval nous arriver dessus à la grande volée ; je crus que j'allais tomber, du saisissement. Pourtant, après les ponts, je commençai à me reconnaître. Saint-Denis était plein de monde. Il n'y avait pas de risque qu'on LE PRUSSIEN DE BËL1SAIRE. 89 nous repêche dans le tas. Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque. Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le cas d'y mettre le feu, quand ils retrouveraient leur camarade, sans compter que mon voisin Jacquot, le garde-pêche, était seul de Français dans le pays et que ça pouvait lui faire arri- ver de la peine ce soldat tué près de chez lui. Vrai- ment ce n'était guère crâne de se sauver de cette façon-là. « J'aurais dû m' arranger au moins pour le faire disparaître... A mesure que nous arrivions vers Pa- ris, cette idée me tracassait davantage. 11 n'y a pas , ça me gênait de laisser ce Prussien dans ma cave. Aussi, au rempart, je n'y tins plus : « — Va devant, que je dis au mioche. J'ai encore « une pratique à voir à Saint-Denis. » «Là-dessus je l'embrasse et je m'en retourne: Le cœur me battait bien un peu ; mais c'est égal , je me sentais tout à l'aise de n'avoir plus l'enfant avec moi. « Quand je rentrai dans Villeneuve, il commen- çait à faire nuit. J'ouvrais l'œil, vous pensez , et je n'avançais qu'une patte après l'autre. Pourtant le pays avait l'air assez tranquille. Je voyais la baraque toujours à sa place, là-bas, dans le brouillard. Au bord du quai, une longue palissade noire; c'étaient les Prussiens qui faisaient l'appel. Bonne occasion pour trouver la maison vide. En filant le long des clôtures , j'aperçus le père Jacquot dans la cour en 8. 90 COKTES DU LUNDI. train d'étendre ses éperviers. Décidément on ne sa- vait rien encore... J'entre chez nous. Je descends, je tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux ; il y avait même deux gros rats en train de lui travailler son casque, et ça me fit une fière souleur de sentir cette mentonnière remuer. Un moment je crus que le mort allait revenir... mais non! sa tête était lourde, froide. Je m'accouvai dans un coin, et j'at- tendis ; j'avais mon idée de le jeter à la Seine, quand les autres seraient couchés... « Je ne sais pas si c'est le voisinage du mort, mais elle m'a paru joliment triste ce soir-là la retraite des Prussiens. De grands coups de trompette qui son- naient trois par trois : Ta ! ta ! ta ! Une vraie mu- sique de crapaud. Ce n'est pas sur cet air-là que nos lignards voudraient se coucher, eux... « Pendant cinq minutes, j'entendis traîner des sa- bres, taper des portes; puis des soldats entrèrent dans la cour, et il se mirent à appeler : « Hofmann ! Hofmann ! » « Le pauvre Hofmann se tenait sous ses copeaux, bien tranquille... Mais c'est moi qui me faisais vieux!... À chaque instant je m'attendais à les voir entrer dans le sous-sol. J'avais ramassé le sabre du mort, et j'étais là sans bouger, à me dire dans moi- même : « Si tu en réchappes, moi) petit père... tu « devras un fameux cierge à saint Jean-Baptiste de a Belleville ! . . . » « Tout de même, quand ils eurent assez appelé LE PRUSSIEN DE BÊLISAIRE. 01 Hofmann, mes locataires se décidèrent à rentrer. J'en- tendis leurs grosses bottes dans l'escalier, et au bout d'un moment, toute la baraque ronflait comme une horloge de campagne. Je n'attendais que cela pour sortir. « La berge était déserte , toutes les maisons éteintes. Bonne affaire. Je redescends vivement. Je tire mon Hofmann de dessous l'établi, je le mets de- bout,' et le hisse sur mon dos, comme un crochet de commissionnaire... C'est qu'il était lourd, le bri- gand!... Avec ça la peur, rien dans le battant de- puis le matin... Je croyais que je n'aurais jamais la force d'arriver. Puis, voilà qu'au milieu du quai je sens quelqu'un qui marche derrière moi. Je me re- tourne. Personne... C'était la lune qui se levait... Je me dis : « Gare, tout à l'heure... les factionnaires vont tirer. » « Pour comble d'agrément, la Seine était basse. Si je l'avais jeté là sur le bord, il y serait resté comme dans une cuvette... J'entre, j'avance... Tou- jours pas d'eau... Je n'en pouvais plus : j'avais les articulations grippées... Finalement, quand je me crois assez avant, je lâche mon bombomme... Va te promener , le voilà qui s'envase. Plus moyen de le faire bouger. Je pousse, je pousse... hue donc!... Par bonheur il arrive un coup de vent d'est. La Seine se soulève, et je sens le machabée qui démare tout doucement. Bon voyage ! j'avale une potée d'eau, et je remonte vite sur la berge. i2 CONTES DU LUNDI. a Quand je repassai le pont de Villeneuve, on voyait quelque chose de noir au milieu de la Seine. De loin, ça avait l'air d'un bachot. C'était mon Prus- sien qui descendait du côté d'Àrgenteuil, ensuivant le (il de l'eau. » LES PAYSANS A PARIS PENDANT LE SIEGE A Champrosay, ces gens-là étaient très-heureux. J'avais leur basse-cour juste sous mes fenêtres, et pendant six mois de Tannée leur existence se trou- vait un peu mêlée à la mienne. Bien avant le jour, j'entendais l'homme entrer dans l'écurie, atteler sa charrette et partir pour Corbeil, où il allait vendre ses légumes ; puis la femme se levait, habillait les enfants, appelait les poules, trayait la vache, et toute la matinée c'était une dégringolade de gros et de petits sabots dans l'escalier de bois... L'après- midi tout se taisait. Le père était aux champs, les enfants à l'école, la mère occupée silencieusement dans la cour à étendre du linge ou à coudre devant sa porte en surveillant le tout petit... De temps en temps quelqu'un passait dans le chemin, et on cau- sait en tirant l'aiguille... Une fois, c'était vers la fin du mois d'août, tou- 04 CONTES DU LliHDI. jours le mois d'août, j'entendis la femme qui disait à une voisine : « Allons donc, les Prussiens !... Est-ce qu'ils sont en France, seulement? — Ils sont à Châlons, mère Jean !... » lui criai-je par ma fenêtre. Cela la fit rire beaucoup... Dans ce petit coin de Seine-et-Oise, les paysans ne croyaient pas à l'invasion. Tous les jours, cependant, on voyait passer des voitures chargées de bagages. Les maisons des bour- geois se fermaient, et dans ce beau mois où les journées sont si longues, les jardins achevaient de fleurir, déserts et mornes derrière leurs grilles closes... Peu à peu mes voisins commencèrent à s'alarmer. Chaque nouveau départ dans.le pays les rendait tristes. Ils se sentaient abandonnés... Puis un matin, roulement de tambour aux quatre coins du village ! Ordre de la mairie. Il fallait aller à Paris vendre la vache, les fourrages, ne rien laisser pour les Prussiens... L'homme partit pour Paris, et ce fut un triste voyage. Sur le pavé de la grand'route, de lourdes voitures de déménagement se suivaient à la file, pêle-mêle avec des troupeaux de porcs et de moutons qui s'effaraient entre les roues, des bœufs entravés qui mugissaient sur des charrettes ; sur le bord, au long des fossés, de pauvres gens s'en allaient à pied derrière de petites voitures à bras pleines de meubles de l'ancien temps, des bergères fanées, des tables empire, des miroirs garnis de perse, et l'on LES PAYSANS A PARIS. 95 sentait quelle détresse avait dû entrer au logis pour remuer toutes ces poussières, déplacer toutes ces re- liques et les traîner à tas par les grands chemins. Aux portes de Paris, on s'étouffait. Il fallut atten- dre deux heures... Pendant ce temps, le pauvre homme, pressé contre sa vache, regardait avec effa- reitient les embrasures des canons, les fossés remplis d'eau, les fortifications qui montaient à vue d'œil et les longs peupliers d'Italie abattus et flétris sur le bord de la route... Le soir, il s'en revint consterné, et raconta à sa femme tout ce qu'il avait vu. La femme eut peur, voulut s'en aller dès le lendemain. Mais d'un leridemain à l'autre, le départ se trouvait toujours retardé... C'était une récolte à faire, une pièce de terre qu'on voulait encore labourer. . , Qui sait si on n'aurait pas le temps de rentrer le vin?... Et puis, au fond du cœur, une vague espérance que peut- être les Prussiens ne passeraient pas leur endroit. Une Huit, ils sont réveillés par une détonation for- midable. Le pont de Corbeil venait de sauter. Dans le pays, des hommes allaient, frappant de porte en porte : « Les uhlans ! les uhlans ! sauvez- vous. » Vite, vite, on s'est levé, on a attelé la charrette, habillé les enfants à moitié endormis, et l'on s'est sauvé par la traverse avec quelques voisins. Comme ils achevaient de monter la côte, le clocher a sonné trois heures. Ils se sont retournés une dernière fois. L'abreuvoir, la place de l'Église, leurs chemins ha- bituels, celui qui descend vers la Seine, celui qui UG CONTES DU LUNDI. file entre les vignes, tout leur semblait déjà étran- ger, et dans le brouillard blanc du matin le petit village abandonné serrait ses maisons Tune contre l'autre, comme frissonnant d'une attente terrible. Us sont à Paris maintenant. Deux chambres au quatrième dans une rue triste... L'homme, lui, n'est pas trop malheureux. On lui a trouvé de l'ou- vrage ; puis il est de la garde nationale, il a le rem- part, l'exercice, et s'étourdit le plus qu'il peut pour oublier son grenier vide et ses prés sans semence. La femme, plus sauvage, se désole, s'ennuie, ne sait que devenir. Elle a mis ses deux aînées à l'école, et dans l'externat sombre, sans jardin, les fillettes étouffent en se rappelant leur joli couvent de cam- pagne, bourdonnant et gai comme une ruche, et la demi-lieue à travers bois qu'il fallait faire tous les matins pour aller le chercher. La mère souffre de les voir tristes, mais c'est le petit surtout qui l'inquiète. Là -bas il allait, venait, la suivant partout, dans la cour, dans la maison, sautant la marche du seuil autant de fois qu'elle-même, trempant ses petites mains rougies dans le baquet à lessive, s'asseyant près de la porte quand elle tricotait pour se repo- ser. Ici quatre étages à monter, l'escalier noir où les pieds bronchent, les maigres feux dans les che- minées étroites, les fenêtres hautes, l'horizon de fumée grise et d'ardoises mouillées... Il y a bien une cour où il pourrait jouer ; mais la LES PAYSANS A PARIS. 97 concierge ne veut pas. Encore une invention de la ville, ces concierges! Là-bas, au village, on est maître chez soi, et chacun a son petit coin qui se garde de lui-même. Tout le jour, le logis reste ouvert ; le soir, on pousse un gros loquet de bois, et la maison entière plonge sans peur dans cette nuit noire de la campagne où Ton trouve de si bons sommes. De temps en temps le chien aboie à la lune, mais per- sonne ne se dérange... À Paris, dans les maisons pauvres, c'est la concierge qui est la vraie proprié- taire. Le petit n'ose pas descendre seul, tant il a peur de cette méchante femme qui leur a fait vendre leur chèvre, sous prétexte qu'elle traînait des brins de paille et des épluchures entre les pavés de la cour. Pour distraire l'enfant qui s'ennuie, la pauvre mère ne sait plus qu'inventer ; sitôt le repas fini, elle le couvre comme s'ils allaient aux champs et le promène par la main dans les rues, le long des bou- levards. Saisi, heurté, perdu, l'enfant regarde à peine autour de lui. 11 n'y a que les chevaux qui l'intéressent; c'est la seule chose qu'il reconnaisse et qui le fasse rire. La mère non plus ne prend plai- sir à rien. Elle s'en va lentement, songeant à son bien, à sa maison, et quand on les voit passer tous les deux, elle avec son air honnête, sa mise propre, ses cheveux lisses, le petit avec sa figure ronde et ses grosses galoches, on devine bien qu'ils sont dé- paysés, en exil, et qu'ils regrettent de tout leur cœur l'air vif et la solitude des routes de village. ADX AYANT-POSTES SOUVENIRS DU SIÈGE Les notes qu'on va lire ont été écrites au jour le jour en courant les avant-postes. C'est une feuille de mon carnet que je détache, pendant que le siège de Paris est encore chaud. Tout cela est haché, heurté, bâclé sur le genou, déchiqueté comme un éclat d'obus; mais je le donne tel quel, sans rien chan- ger, sans même me relire. J'aurais trop peur de vouloir inventer, faire intéressant, et de gâter tout. A LA COURNEUVE, UN MATIN DE DECEMBRE Une plaine blanche de froid, sonore, âpre, crayeuse. Sur la boue gelée de la route, des bataillons de li- gne défilent pêle-mêle avec l'artillerie. Défilé lent AUX AYANT POSTES. 09 et triste. On va se battre. Les hommes, trébuchant, marchent la tête basse, en grelottant, le fusil à la bricole, les mains dans leurs couvertures comme dans des manchons. De temps en temps on crie : « Halte ! » Les chevaux s'effarent, hennissent. Les caissons tressautent. Les artilleurs se hissent sur leurs selles et regardent, anxieux, par delà le grand rnur blanc du Bourget. « Est-ce qu'on les voit? » demandent les soldats en battant la semelle... Puis, en avant !... Le flot humain un moment refoulé s'écoule toujours lentement, toujours silen- cieux. A l'horizon, sur l'avancée du fort d'Aubervilliers, dans le ciel froid qu'illumine un soleil levant d'ar- gent mat, le gouverneur et son état-major, petit groupe (in, se détachant comme sur une nacre ja- ponaise. Plus près de moi, un grand vol de corneil- les noires posées au bord du chemin ; ce sont des chers frères ambulanciers. Debout, les mains croi- sées sous leurs capes, ils regardent défiler toute cette chair à canon d'un air humble, dévoué et triste. Même journée. — Villages déserts, abandonnés; maisons ouvertes, toits crevés, fenêtres sans auvents qui vous regardent comme des yeux morts. Par mo- ments, dans une de ces ruines où tout sonne, on en- tend quelque chose qui remue, un bruit de pas, ICO CONTES DU LUNDI. une porte qui grince ; et quand vous avez passé, un lignard vient sur le seuil, l'œil cave, méfiant, — maraudeur qui fait des fouilles ou déserteur qui cherche à se terrer... Vers midi, entré dans une de ces maisons de paysans. Elle était vide et nue, comme raclée avec les ongles. La pièce du bas, grande cuisine sans portes ni fenêtres, ouvrait sur une basse-cour; au fond de la cour une haie vive, et derrière, la cam- pagne à perte de vue. Il y avait dans un coin un petit escalier de pierre en colimaçon. Je me suis assis sur une marche et je suis resté là bien long- temps. C'était si bon ce soleil et ce grand calme de tout. Deux ou trois grosses mouches de l'été d'avant, ranimées par la lumière, bourdonnaient au plafond contre les solives. Devant la cheminée, où se voyaient des traces de feu, une pierre rouge de sang gelé. Ce siège ensanglanté au coin de ces cendres encore chaudes racontait une veillée lugubre. LE LONG DE LA MARKS Sorti le 3 décembre par la porte de Montreuil. Ciel bas, bise froide, brouillard. Personne dans Montreuil. Portes et fenêtres closes. Entendu derrière une palissade un troupeau d'oies qui piaillait. Ici le paysan n'est pas parti, il se ca- AUX AYANT-POSTES. 401 che. Un peu plus loin, trouvé un cabaret ouvert. 11 fait chaud, le poêle ronfle. Trois mobiles de pro- vince déjeunent presque dessus. Silencieux, les yeux bouffis, le visage enflammé, les coudes sur la table, les pauvres moblots dorment et mangent en même temps... En sortant de Montreuil, traversé le bois de Vin- cennes tout bleu de la fumée des bivouacs. L'armée de Ducrot est là. Les soldats coupent des arbres pour se chauffer. C'est pitié de voir les trembles, les bou- leaux, les jeunes frênes qu'on emporte la racine en l'air, avec leur fine chevelure dorée qui traîne der- rière eux sur la route. A Nogent, encore des soldats. Artilleurs en grands manteaux, mobiles de Normandie joufflus et ronds de partout comme des pommes, petits zouaves enca- puchonnés et lestes, lignards voûtés, coupés en deux, leurs mouchoirs bleus sous le képi autour des oreil- les, tout cela grouille et flâne par les rues, se bous- cule à la porte de deux épiciers restés ouverts. Une petite ville d'Algérie. Enfin voici la campagne. Longue route déserte qui descend vers la Marne. Admirable horizon cou- leur de perle, arbres dépouillés frissonnant dans la brume. Au fond, le grand viaduc du chemin de fer, sinistre à voir avec ses arches coupées, comme des dents qui lui manquent. En traversant le Perreux, dans une des petites villas du bord du chemin, jar- dins saccagés, maisons dévastées et mornes, vu der- 9. 102 CONTES DU LUNDI. rière une grille trois grands chrysanthèmes blancs échappés au massacre et tout épanouis. J'ai poussé la grille, je suis entré ; mais ils étaient si beaux que je n'ai pas osé les oueillir. Pris à travers champs et descendu à la Marne. Comme j'arrive au bord de l'eau, le soleil débar- bouillé tape en plein sur la rivière. C'est charmant. En face, Petit-Bry, où Ton s'est tant battu la veille, étage paisiblement ses maisonnettes blanches sur la côte au milieu des vignes. De ce côté-ci de la ri- vière, une barque dans les roseaux. Sur la rive, un groupe d'hommes qui causent en regardant le co- teau vis-à-vis. Ce sont des éclaireurs que l'on envoie à Petit-Dry voir si les Saxons y sont revenus. Je passe avec eux. Pendant que le bachot traverse, un des éclaireurs assis à l'arrière me dit tout bas : « Si vous voulez des chassepots, la mairie de Pe^- tit-Bry en est pleine. Ils y ont laissé aussi un colo- nel de la ligne, un grand blond, la peau blanche comme une femme, et des bottes jaunes toutes neuves. » Ce sont les bottes du mort qui l'ont surtout frappé. Il y revient toujours : « Vingt dieux! les belles bottes ! » et ses yeux brillent en m'en parlant. Au moment d'entrer dans Petit-Brv* un marin chaussé d'espadrilles, quatre ou cinq chassepots sur les bras, déboule d'une ruelle et vient vers nous en courant : AUX AVANT-POSTES. 103 « Ouvrez l'œil, voilà les Prussiens. » On se blottit derrière un petit mur et on regarde. Au-dessus de nous, tout en haut des vignes, c'est d'abord un cavalier, silhouette mélodramatique, penché en avant sur sa selle, le casque en tête, le mousqueton au poing. D'autres cavaliers viennent ensuite, puis des fantassins qui se répandent dans les vignes en rampant. Un d'eux — tout près de nous — a pris position derrière un arbre et n'en bouge plus, un grand dia- ble à longue capote brune, un mouchoir de couleur serré autour de la tête. De la place où nous sommes, ce serait un joli coup de fusil. Mais à quoi bon ?... Les éclaireurs savent ce qu'ils voulaient. Maintenant vite à la barque ; le marinier commence à jurer. Nous repassons la Marne sans encombre... Mais à peine abordés, voilà des voix étouffées qui nous ap- pellent de l'autre rive : « Ohé! du bateau !... » C'est mon amateur de bottes de tout à l'heure et trois ou quatre de ses camarades qui ont essayé de pousser jusqu'à la mairie et qui reviennent précipi- tamment. Par malheur, il n'y a plus personne pour aller les chercher. Le marinier a disparu ; « Je ne sais pas ramer, » me dit assez piteuse- ment le sergent des éclaireurs blotti avec moi dans un trou du bord de Peau. Pendant ce temps, les au- tres s'impatientent : « Mais venez donc ! mais venez donc ! » 104 CONTES DU LUNDI. II faut y aller. Rude corvée. La Marne est lourde et dure. Je rame de toutes mes forces, et tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de là-haut qui me regarde, immobile derrière son arbre... En abordant, un des éclaireurs saute avec tant de précipitation, que la barque se remplit d'eau. Impos- sible de les emmener tous, sans s'exposer à couler. Le plus brave reste sur la berge, à attendre. C'est un caporal de francs- tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit oiseau piqué sur le devant de sa cas* quette. J'aurais bien voulu retourner le prendre ; mais on commençait à se fusiller d'un bord à l'autre* Il a attendu un moment, sans rien dire ; puis il a filé du côté de Champigny, en rasant les murs. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Même journée. — Quand le dramatique se mêle au grotesque, dans les choses aussi bien que dans les êtres, il arrive à des effets de terreur ou d'émotion d'une singulière intensité. Est-ce qu'une grande dou- leur sur une face ridicule ne vous émeut pas plus profondément qu'ailleurs? Vous figurez-vous un bourgeois de Daumier dans les épouvantes de la mort, ou pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d'un fils tué qu'on lui rapporte? N'y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement poignant?... Eh bien ! toutes ces villas bourgeoises du bord de la Marne, ces chalets coloriés et burlesques, rose ten- dre, vert-pomme, jaune-serin, tourelles moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse brique, jardi- AUX AVANT-POSTES. 405 nets rococos où se balancent des boules de métal blanc, maintenant que je les vois dans la fumée de la bataille, avec leurs toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées, leurs murailles toutes crénelées, de la paille et du sang partout, je leur trouve cette physionomie épouvantable... La maison où je suis entré pour me sécher était bien le type d'une de ces maisons-là. Je suis monté au premier étage dans un petit salon, rouge et or. On n'avait pas fini de poser la tapisserie. 11 y avait encore par terre des rouleaux de papier et des bouts de baguettes dorées; du reste, pas trace de meubles, rien que des tessons de bouteilles, et dans un coin une paillasse où dormait un homme en blouse. Sur tout cela, une vague odeur de poudre, de vin, de chandelle, de paille moisie... Je me chauffe avec un pied de guéridon devant une cheminée bête, en nou- gat rose. Par moment, quand je la regarde, il me semble que je passe une après-midi de dimanche à la campagne chez de bons petits bourgeois. Est-ce qu'on ne joue pas au jacquet derrière moi, dans le salon ?... Non ! ce sont des francs-tireurs qui char- gent et déchargent leurs chassepots. Détonation à part, c'est tout à fait le bruit du tric-trac... A chaque coup de feu, on nous répond de la rive en face. Le son porté sur Peau ricoche et roule sans fin entre les collines. Par les meurtrières du salon, on voit la Marne qui reluit, la berge pleine de soleil, et des Prus- 106 CONTES BU LUNDI. siens qui détalent comme de grands lévriers à tra- vers les échalas de vignes. BOUVElfia DU TORT MOMTROUOB Tout en haut du fort, sur le bastion, dans l'em- brasure des sacs de terre, les longues pièces de ma- rine se dressaient fièrement, presque droites sur leurs affûts, pour faire tête à Châtillon. Ainsi poin- tées, la gueule en l'air, avec leurs anses des deux côtés comme des oreilles, on aurait dit de grands chiens de chasse aboyant à la lune, hurlant à la mort... Un peu plus bas, sur un terre-plein, les ma- telots, pour se distraire, avaient fait comme en un coin de navire une miniature de jardin anglais. Il y avait un banc, une tonnelle, des pelouses, des ro- cailles, et même un bananier. Pas bien grand par exemple, guère plus haut qu'une jacinthe ; mais c'est égal I II venait bien tout de même, et son pa- nache vert faisait frais à l'œil, au milieu des sacs de terre et des piles d'obus. Oh ! le petit jardin du fort Montrouge ! Je voudrais le voir entouré d'une grille, et qu'on y mît une pierre commémorative où seraient les noms de Car- vès, de Desprez, de Saisset, et de tous les braves marins qui sont tombés là, sur ce bastion d'hon- neur. AUX AVANT-POSTES. 107 A LA FOQULZJBUft: Le matin du 20 janvier. Joli temps doux et voilé. Grandes terres de la- bour ondulant au loin comme la mer. Sur la gau- che, les hautes collines sablonneuses qui servent de contrefort au mont Valérien. À droite, le moulin Gibet, petit moulin de pierre aux ailes fracassées, avec une batterie sur la plate-forme. Suivi pendant un quart d'heure la longue tranchée qui mène au moulin, et sur laquelle flotte comme un petit brouil- lard de rivière. C'est la fumée des bivouacs. Les sol- dats accroupis font le café, et soufflent le bois vert qui les aveugle et les fait tousser. D'un bout à l'au- tre de la tranchée court une longue toux creuse... La Pouilleuse. Une ferme horizonnée de petits bois. Arrivé juste à temps pour voir nos dernières lignes battre en retraite. C'est le troisième mobile de Paris. Il défile, en bon ordre, au grand complet, commandant en tète. Après l'incompréhensible dé- bandade à laquelle j'assiste depuis hier soir, cela me remonte un peu le cœur. Derrière eux, deux hom- mes à cheval passent près de moi, un général et son aide de camp. Les chevaux vont au pas; les hommes causent, les voix sonnent. On entend celle de l'aide de camp, voix jeune, un peu obséquieuse : 108 CONTES DU LUNDI. « Oui, mon général... Oh! non, mon général... Sans doute, mon général. » Et le général d'un ton doux et navré : « Comment! il a été tué ! Oh ! le pauvre enfant... le pauvre enfant!... » Puis un silence et le piétinement des chevaux dans la terre grasse... Je reste seul un moment à regarder ce grand pay- sage mélancolique, qui a quelque chose des plaines du Chélif ou de la Mitidja. Des files de brancardiers en blouses grises montent d'un chemin creux, avec leur drapeau blanc à croix rouge. On peut se croire en Palestine, au temps des croisades. PAYSAGES D'INSURRIXTION AU MARAIS Dans l'ombre humide et provinciale de ces longues rues tortueuses où flottent des odeurs de droguerie et de bois de Campêche, parmi ces anciens hôtels du temps de Henri II et de Louis XIII, que l'industrie moderne a travestis en fabriques d'eau de seltz, de bronzes, de produits chimiques, ces jardinets moisis remplis de caisses, ces cours d'honneur à larges dalles où roulent les lourds camions, sous ces bal- cons ventrus, ces hautes persiennes, ces pignons vermoulus, enfumés comme des éteignoirs d'église, l'émeute avait, surtout aux premiers jours, une phy- sionomie très-particulière, quelque chose de bon- homme et de primitif. Des ébauches de barricades à tous les coins de rue, mais personne pour les gar- der. Pas de canons, pas de mitrailleuses. Des pavés empilés sans art, sans conviction, seulement pour le 10 110 CONTES DU LUNDI. plaisir d'intercepter la voie et de faire de grandes mares d'eau où barbotaient des volées de gamins et des flottilles de bateaux en papier... Toutes les bou- tiques ouvertes, les boutiquiers sur leurs portes, riant et politiquant d'un trottoir à l'autre. Ce n'était pas ces gens-là qui faisaient l'émeute ; mais on sen- tait qu'ils la regardaient faire avec plaisir, comme si, en remuant les pavés de ces quartiers pacifiques, on avait réveillé l'àmc du vieux Paris bourgeois, gouailleur, tapageur. Ce qu'on appelait jadis le vent de Fronde courait dans le Marais. Sur le fronton des grands hôtels, la grimace joyeuse des mascarons de pierre avait l'air de dire : « Je connais ça. » Et malgré moi, dans ma pensée, j'affublais de jaquettes à fleurs, de culottes courtes, de larges feutres à retroussis, tout ce brave petit monde de droguistes, doreurs, marchands d'épices qui se tenaient les côtes à regarder dépaver leurs rues et paraissaient si fiers d'avoir une barri- cade devant leur magasin. Par moments, au bout d'une longue ruelle noire, je voyais des baïonnettes luire sur la place de Grève, avec un pan de la vieille maison de ville toute dorée par le soleil. Des cavaliers passaient au galop dans ce coin de lumière, longs manteaux gris, plumes flottantes. La foule courait, criait ; on agitait les chapeaux. Était-ce mademoiselle de Montpensier ou le général Cremer?... Les époques se brouillaient dans ma tète. De loin, dans le soleil, une chemise PAYSAGES D'INSURRECTION. 111 rouge d'estafette garibaldienne qui filait ventre à terre me faisait l'effet de la simarre du cardinal de Retz. Ce malin des malins dont on parlait dans tous les groupes, je ne savais plus si c'était M. Thiers ou Mazarin... Je me figurais vivre il y a trois cents ans. A MOHTMARTRB En montant la rue Lepic, je voyais r autre matin, dans une boutique de savelier, un officier de la garde nationale, galonné jusqu'aux coudes et le sa- bre au côté, qui ressemelait une paire de bottes, son tablier de cuir devant lui pour ne pas salir sa tunique. Tout le tableau de Montmartre insurgé tient dans l'encadrement de cette fenêtre d'échoppe. Figurez-vous un grand village armé jusqu'aux dents, des mitrailleuses au bord d'un abreuvoir, la place de l'Église hérissée de baïonnettes, une barri- cade devant l'école, les boîtes à mitraille à côté des boîtes à lait, toutes les maisons transformées en caser- nes, à toutes les fenêtres des guêtres d'uniforme qui sèchent, des képis qui se penchent pour écouter le rappel, des crosses de fusil sonnant au fond des petites boutiques de fripiers, et, du haut en bas de la butte, une dégringolade de bidons, de sabres, de gamelles. Malgré tout, ce n'est plus ce Montmartre 412 CONTES DU LUNDI. farouche, défilant sur le boulevard des Italiens, l'arme haute, la jugulaire au menton et marquant férocement le pas en ayant l'air de se dire : « Tenons- nous bien. La réaction nous regarde! » Ici les insur- gés sont chez eux, et, en dépit des canons et des barricades, on sent planer sur leur révolte je ne sais quoi de libre, de paisible et de familial. Une seule chose pénible à voir, c'est ce grouille- ment de pantalons rouges, ces déserteurs de toutes armes : zouaves, lignards, mobiles, qui encombrent la place de la Mairie, couchés sur des bancs, vautrés au long des trottoirs, ivres, sales, en lambeaux, avec des barbes de huit jours... Au moment où je passe, un de ces malheureux, grimpé sur un arbre, ha- rangue la foule en bégayant, au milieu des rires et des huées. Dans un coin de la place, un bataillon s'ébranle pour monter aux remparts : « En avant ! » crient les officiers en agitant leurs sabres. Les tambours battent la charge, et les bons miliciens, enflammés d'ardeur, s'élancent à l'assaut d'une longue rue déserte, au bout de laquelle on voit quelques poules qui s'effarent en criant. ... Tout en haut, dans une échappée de jardins verts et de pentes jaunâtres, c'est le moulin de la Galette transformé en poste militaire, des silhouettes de gardes nationaux, des tentes alignées, de petits bivouacs qui fument, tout cela se détachant net et fin, comme au fond d'une longue-vue, entre un ciel pluvieux et noir et l'ocre étincelant de la butte. PAYSAGES D'INSURRECTION. 115 AU FAUBOURG SAINT-ANTOINE Une nuit de janvier, pendant le siège de Paris, j'étais sur la place de Nanterre, au milieu d'un bataillon de francs-tireurs. L'ennemi venait d'at- taquer nos grand'gardes, et Ton s'armait en hâte pour aller à leur secours. Pendant que les hommes se numérotaient à tâtons, dans le vent, dans la neige, nous vîmes déboucher d'un coin de rue une patrouille, précédée d'un falot. « Halte-là ! Qui vive ? — Mobiles de 48, » répondit une voix chevro- tante. C'étaient de tout petits bonshommes en manteaux courts, le képi sur l'oreille et l'allure jeunette. A deux pas, on les eût pris pour des enfants de troupe ; mais quand le sergent s'approcha pour se faire re- connaître, nos lanternes éclairèrent un petit vieux fané, ridé, des yeux clignotants, une barbiche blanche. L'enfant de troupe avait cent ans. Les au- tres n'étaient guère plus jeunes. Avec cela l'accent de Paris, et un air casse-assiettes! De vieux gamins. Arrivés de la veille aux avant-postes, les malheu- reux mobiles s'étaient égarés en faisant leur pre- mière patrouille. On les remit bien vite sur leur chemin ; 10. 114 CONTES DU LUNDI. « Dépêchez-vous, camarades ; les Prussiens nous attaquent. — Ah ! ah !.. . les Prussiens nous attaquent, » (lisaient les pauvres vieux tout affolés, et, faisant demi-tour, ils se perdirent dans la nuit, avec leur falot qui dansait secoué par la fusillade... Je ne saurais vous dire l'impression fantastique que me firent ces petits gnomes ; ils paraissaient si vieux, si las, si éperdus ! Ils avaient l'air de venir de si loin ! Je me figurais une patrouille fantôme errant à tra- vers champs depuis 1848, et cherchant son chemin depuis vingt-trois ans. Les insurgés du faubourg Saint-Antoine m'ont rappelé cette apparition. J'ai trouvé là les anciens de 48, égarés éternels, vieillis mais incorrigibles, l'émeutier en cheveux blancs, et avec lui le vieux jeu de la bataille civile, la barricade classique à deux et à trois étages, le drapeau rouge flottant au sommet, les poses mélodramatiques sur la culasse des canons, les manches retroussées, les mines rébarba- tives : « Circulez, citoyens! » et tout de suite la baïon- nette croisée... Et quel train, quelle agitation dans ce grand fau- bourg de Babel ! Du Trône à la Bastille, ce ne sont qu'alertes, prises d'armes, perquisitions, arresta- tions, clubs en plein vent, pèlerinages à la colonne, patrouillards en goguette qui ont perdu le mot d'ordre, chassepots qui partent tout seuls, ribaudes PAYSAGES D'INSURRECTIOÎI. 115 qu'on emmène au comité de la rue Basfroid, et le rappel, et la générale, et le tocsin. Oh ï le tocsin ; s'en donnent-ils, ces enragés, de secouer leurs clo- ches ! Dès que le jour tombe, les clochers devien- nent fous et font danser leurs carillons comme des grelots de marottes. Il y a le tocsin de l'ivrogne, haletant, fantaisiste, irrégulier, entrecoupé de ho- quets et de défaillances. Le tocsin convaincu, féroce, à tours de bras, qui sonne, sonne jusqu'à ce que la corde casse ; puis le tocsin mou, sans enthousiasme, dont les notes ensommeillées tombent lourdement, comme celles d'un couvre-feu... Au milieu de tout ce vacarme, dans cet affole- ment de cloches et de cervelles, une chose m'a frappé, c'est la tranquillité de la rue Lappc et des ruelles et passages qui rayonnent autour. Il y a là comme une espèce de ghetto auvergnat, où les en- fants du Cantal trafiquent paisiblement sur leurs vieilles ferrailles, sans plus s'occuper de l'insurrec- tion que si elle était à mille lieues. En passant, je voyais tous ces braves Rémonencq très-affairés dans leurs boutiques noires. Les femmes charabiaient en tricotant sur la pierre de la porte, et les petits en- fants se roulaient dans le milieu du passage, avec leurs cheveux crépus, tout pleins de limaille de fer. LE BAC Avant la guerre il y avait là un beau pont sus* pendu, deux hautes piles de pierre blanche et des cordages goudronnés qui filaient sur les horizons de la Seine avec cette apparence aérienne qui rend si beaux les ballons et les navires. Sous les grandes arches du milieu, la chaîne passait deux fois par jour dans des tourbillons de fumée , sans même avoir besoin d'abaisser ses tuyaux ; sur les côtés, on abritait les battoirs, les escabeaux des laveuses, et des petits bateaux de pêche retenus par des anneaux. Une allée de peupliers, tendue entre les prés comme un grand rideau vert agité à la fraîcheur de l'eau, conduisait au pont. C'était charmant... Cette année, tout est changé. Les peupliers, tou- jours debout, mènent au vide. Il n'y a plus de pont. Les deux piles ont sauté, éparpillant tout autour les pierres qui sont restées là. La petite maison blanche LE BAC. 117 du péage, à moitié détruite par la secousse, a l'air d'une ruine toute neuve, barricade ou démolition. Les cordes, les fils de fer trempent tristement; le tablier affaissé dans le sable forme, au milieu de l'eau, comme une grande épave surmontée d'un drapeau rouge pour avertir les mariniers, et tout ce que la Seine emporte d'herbes coupées, de planches moisies s'arrête là en un barrage tout plein de re- mous et de tourbillons. Il y a une déchirure dans le paysage, quelque chose d'ouvert et qui sent le dé- sastre. Pour achever d'attrister l'horizon, l'allée qui menait au pont s'est éclaircie. Tous ces beaux peu- pliers si touffus, dévorés jusqu'au faîte par les lar- ves, — les arbres ont leurs invasions eux aussi, — étendent leurs branches sans bourgeons, amincies, déchiquetées ; et dans la grande avenue, inutile et dé- serte, les gros papillons blancs volent lourdement... En attendant que le pont soit reconstruit, on a installé près de là un bac, un de ces immenses ra- deaux où l'on embarque les voitures tout attelées, des chevaux de labour avec leur charrue et des va- ches qui arrondissent leurs yeux tranquilles à la vue et au mouvement de l'eau. Les bêtes et les atte- lages tiennent le milieu ; sur le côté, des passagers, des paysans, des enfants qui vont à l'école du bourg, des Parisiens en villégiature. Des voiles, des rubans flottent auprès des longes de chevaux. On dirait un radeau de naufragés. Le bac s'avance lentement. La Seine, si longue à traverser, paraît bien plus large 118 CONTES DU LUNDI. qu'autrefois, et derrière les ruines du pont écroulé, entre ces deux rives presque étrangères Tune à l'autre, l'horizon s'agrandit avec une sorte de solen- nité triste. Ce matin-là, j'étais arrivé de très-bonne heure pour traverser l'eau. Il n'y avait encore personne sur la plage. La petite maison du passeur, un vieux wagon immobilisé dans le sable humide, était fer- mée, toute ruisselante de brouillard; dedans, on entendait des enfants qui toussaient. « Ohé, Eugène 1 — Yoilà, voilai » fit le passeur, qui arrivait en se traînant. C'est un beau marinier, encore assez Jeune, mais il a servi comme artilleur dans la der- nière guerre, et il en est revenu perclus de rhuma- tismes avec un éclat d'obus à la jambe et la figure toute balafrée. Le brave homme sourit en me voyant : <* Nous ne serons pas gênés, ce matin, monsieur. » En effet, j'étais seul sur le bac; mais avant qu'il eût détaché son amarre, il nous arriva du monde. D'abord une grosse fermière aux yeux clairs; s'en allant au marché de Corbeil, avec deux grands pa- niers passés sous les bras, qui mettaient d'aplomb sa taille rustique, et la faisaient marcher ferme et droit ; puis derrière elle , dans le chemin creux, d'autres voyageurs qu'on apercevait vaguement, à travers la brume, et dont nous entendions les voix. C'était une voix de femme, douce, plejne de larmes : * LE BAC. 119 « Oh! monsieur Chachignot, je vous en prie, ne nous faites pas avoir de la peine... Vous voyez qu'il travaille maintenant... Donnez-lui du temps pour payer... c'est tout ce qu'il demande. — J'en ai assez donné, du temps... j'en donne plus, )> répondait une voix de vieux paysan, édentée et cruelle ; « ça regarde l'huissier à cette heure. Il fera ce qu'il voudra... Ohé! Eugène ! » — « C'est ce gueux de Chachignot, me dit le pas- seur à voix basse... Voilai Voilà! » A ce moment, je vis arriver sur la plage un grand vieux, affublé d'une redingote de gros drap et d'un chapeau de soie, tout neuf, très-haut de forme. Ce paysan hâlé , crevassé , dont les mains noueuses étaient déformées par la pioche, paraissait encore plus noir, plus brûlé, dans son vêtement de mon- sieur. Un front têtu, un grand nez crochu d'Indien apache, une bouche pincée, aux rides pleines de ma- lice, lui donnaient une physionomie féroce qui allait bien avec ce nom de Chachignot, « Allons, Eugène, vite en route, » fit-il en sau* tant dans le bac, et sa voix tremblait de colère. La fermière s'approcha de lui pendant que le passeur démarrait : « A qui en avez-vous donc, père Cha- chignot? — Tiens! c'est toi, la Blanche?... M'en parle pas... Je suis furieux... c'est ces canailles de Mazi- lier! » Et il montrait du poing une petite ombre chétive, qui remontait le chemin creux eu sanglotant. 120 CONJES DU ttîNJl. « — Qu'est-ce qu'ils vous ont fait, ces gens-là? — Ils m'ont fait qu'ils me doivent quatre termes et tout mon vin, et que je ne peux pas en avoir un sou!... Aussi je vas chez l'huissier de ce pas, pour faire flanquer tous ces gueux-là dans la rue. — C'est pourtant un brave homme ce Mazilier. Il n'y a peut-être pas de sa faute s'il ne vous paye pas... Il y en a tant qui ont perdu pendant cette guerre. » Le vieux paysan eut une explosion : « C'est eun' bête!... Il pouvait faire sa fortune avec les Prussiens. C'est lui qui n'a pas voulu... Du jour qu'ils sont arrivés, il a fermé son cabaret et décroché son enseigne... Les autres cafetiers ont fait des affaires d'or pendant la guerre ; lui n'a pas seulement vendu pour un sou... Pis que cela. Il s'est fait mettre en prison avec ses insolences... C'est eurC bête, que je te dis... Est-ce que ça le regardait, lui , toutes ces histoires ! Est-ce qu'il était militaire ! . . . Il n'avait qu'à fournir du vin et de Teau-de-vie à la pratique; maintenant il pourrait me payer... Ca- naille, va ! je t'apprendrai à faire le patriote ! » Et, rouge d'indignation, il se démenait dans sa grande redingote, avec les gestes balourds des gens de campagne habitués au bourgeron. A mesure qu'il parlait, les yeux clairs de la fer- mière, tout à l'heure si pleins de compassion pour les Mazilier, devenaient secs, presque méprisants. C'était une paysanne, elle aussi, et ces gens-là n'es- LE BAC. 121 tiraent guère ceux qui refusent ac gagner de l'ar- gent. D'abord elle disait : « C'est ben malheureux pour la femme, » puis un moment après : « Ça ! c'est vrai... Il ne faut pas tourner le dos à la chance... » Sa conclusion fut : « Vous ayez raison, mon vieux père, quand on doit, il faut payer. » Chachignot, lui, répétait toujours entre ses dents serrées : « C'est euri bête... C'est eurC bête... » Le passeur, qui les écoutait tout en manœuvrant sa perche le long du bac, crut devoir s'en mêler : « Ne faites donc pas le méchant comme ça, père Chachignot. . . A quoi ça vous servira-t-il d'aller chez l'huissier?... Vous serez bien avancé quand vous aurez fait vendre ces pauvres gens. Attendez donc encore un peu, puisque vous en avez le moyen. » Le vieux se retourna comme si on l'avait mordu : « Je te conseille de parler, toi, propre à rien ! Tu en es encore un de ces patriotes... Si ça ne fait pas pitié ! Cinq enfants, pas le sou, et ça s'en va s'amu- ser à tirer des coups de canon sans y être forcé... Et je vous demande un peu, monsieur (je crois qu'il s'adressait à moi, le misérable!), à quoi tout ça nous a servi? Lui, par exemple, il y a gagné de s'être fait casser la figure, de perdre une bonne place qu'il avait... Et maintenant le voilà logé comme un bohémien, dans une baraque à tous les vents avec ses enfants qui prennent du mal, et sa femme qui s'éreinte à lessiver... C'est-il pas eun 9 bête, celui-là aussi ? » a 122 COMTES DU LUNDI. Le passeur eut un éclair de colère, et au milieu de sa figure blême je vis sa balafre se creuser pro- fonde et blanche ; mais il eut la force de se contenir et passa sa rage sur la perche, qu'il enfonça dans le sable jusqu'à la tordre. Un mot de trop pouvait lui faire perdre encore cette place; car M. Chachignot a de l'autorité dans* le pays : 11 est du conseil municipal. LE PORTE-DRAPEAU i Le régiment était en bataille sur un talus du che- min de fer, et servait de cible à toute l'armée prus- sienne massée en face, sous le bois. On se fusillait à quatre-vingts mètres. Les officiers criaient : « Cou- chez-vous !... » mais personne ne voulait obéir, et le lier régiment restait debout, groupé autour de son drapeau. Dans ce grand horizon de soleil couchant, de blés en épis, de pâturages, celte mas^e d'hommes, tourmentée, enveloppée d'une fumée confuse, avait l'air d'un troupeau surpris en rase campagne dans le premier tourbillon d'un orage formidable. C'est qu'il en pleuvait du fer sur ce talus ! On n'entendait que le crépitement de la fusillade, le bruit sourd des gamelles roulant dans le fossé, et les balles qui vibraient longuement d'un bout à l'autre du champ de bataille, comme les cordes ten- 121 CONTES DU LUNDI. dues d'un instrument sinistre et retentissant. De temps en temps le drapeau qui se dressait au-dessus des têtes, agite au vent de la mitraille, sombrait dans la fumée: alors une voix s'élevait grave et fi ère, dominant la fusillade, les râles, les jurons des blessés : « Au drapeau, mes enfants, au drapeau !...» Aussitôt un officier s'élançait vague comme une om- bre dans ce brouillard rouge, et l'héroïque enseigne, redevenue vivante, planait encore au-dessus de la bataille. Vingt-deux fois elle tomba!... Vingt-deux fois sa hampe encore tiède, échappée à une main mou- rante, fut saisie, redressée ; et lorsqu'au soleil cou- ché, ce qui restait du régiment — à peine une poi- gnée d'hommes — battit lentement en retraite, le drapeau n'était plus qu'une guenille aux mains du sergent Hormis, le vingt-troisième porte-drapeau de la journée. H Ce sergent Hornus était une vieille bête à trois brisques, qui savait à peine signer son nom, et avait mis vingt ans à gagner ses galons de sous-officier. Toutes les misères de l'enfant trouvé, tout l'abrutis- sement de la caserne se voyaient dans ce front bas et buté, ce dos voûté par le sac, cette allure incon- sciente de troupier dans le rang. Avec cela il était LE PORTE-DRAPEAU. i25 un peu bègue, mais, pour être porte-drapeau, on n'a pas besoin d'éloquence. Le soir même de la ba- taille, son colonel lui dit : « Tu as le drapeau, mon brave ; eh bien, garde-le. » Et sur sa pauvre capote de campagne, déjà toute passée à la pluie et au feu, la cantinière surfila tout de suite un liséré d'or de sous-lieutenant. Ce fut le seul orgueil de cette vie d'humilité. Du coup la taille du vieux troupier se redressa. Ce pau- vre être habitué à marcher courbé, les yeux à terre, eut désormais une figure fière, le regard toujours levé pour voir flotter ce lambeau d'étoffe et le main- tenir bien droit, bien haut, au-dessus de la mort, de la trahison, de la déroute. Vous n'avez jamais vu d'homme si heureux qu'Hor- nus les jours de bataille, lorsqu'il tenait sa hampe à deux mains, bien affermie dans son étui de cuir. Il ne parlait pas, il ne bougeait pas. Sérieux comme un prêtre, on aurait dit qu'il tenait quelque chose de sa- cré. Toute sa vie, toute sa force était' dans ses doigts crispés autour de ce beau haillon doré sur lequel se ruaient les balles, et dans ses yeux pleins de défi qui regardaient les Prussiens bien en face, d'un air de dire : « Essayez-donc de venir me le prendre !... » Personne ne l'essaya, pas même la mort. Après Borny, après Gravelotte, les batailles les plus meur- trières, le drapeau s'en allait de partout, haché, troué, transparent de blessures ; mais c'était tou- jours le vieil Hornus qui le portait. h. 120 COUTES DU LUNDI. III Puis septembre arriva, l'armée sous Metz, le blo- cus, et cette longue halte dans la boue où les canons se rouillaient, où les premières troupes du monde, démoralisées par l'inaction, le manque de vivres, de nouvelles, mouraient de fièvre et d'ennui au pied de leurs faisceaux. Ni chefs ni soldats, personne ne croyait plus; seul, Hornus avait encore confiance. Sa loque tricolore lui tenait lieu de tout, et tant qu'il la sentait là, il lui semblait que rien n'était perdu. Malheureusement, comme on ne se battait plus, le colonel gardait le drapeau chez lui dans un des faubourgs de Metz ; et le brave Hornus était à peu près comme une mère qui a son enfant en nour- rice. Il y pensait sans cesse. Alors, quand l'ennui le tenait trop fort, il s'en allait à Metz tout d'une course, et rien que de l'avoir vu toujours à la même place, bien tranquille contre le mur, il s'en revenait plein de courage, de patience, rapportant, sous sa tente trempée, des rêves de bataille, de marche en avant, avec les trois couleurs toutes grandes dé- ployées flottant là-bas sur les tranchées prussiennes. Un ordre du jour du maréchal Bazaine fit crouler ces illusions. Un matin, Hornus, en s'éveillant, vit tout le camp en rumeur, les soldats par groupes, très-animés, s ? excitant, avec des cris de rage, des LE PORTE-DRAPEAU. 127 poings levés tous du même côté de la ville, comme si leur colère désignait un coupable. On criait : «Enlevons-le!... Qu'on le fusille!... » Et les offi- ciers laissaient dire... Ils marchaient à l'écart, la tête basse, comme s'ils avaient eu honte devant leurs hommes. C'était honteux, en effet. On venait de lire à cent cinquante mille soldats, bien armés, encore valides, Tordre du maréchal qui les livrait à l'en- nemi sans combat. « Et les drapeaux ? \> demanda Hornus en pâlis- sant... Les drapeaux étaient livrés avec le reste, avec les fusils, ce qui restait des équipages, tout... « To... To... Tonnerre de Dieu ! ... bégaya le pau- vre homme. Ils n'auront toujours pas le mien... » Et il se mit à courir du côté de la ville. IV Là aussi il y avait une grande animation. Gardes nationaux, bourgeois, gardes mobiles criaient, s'agi- taient. Des députations passaient, frémissantes, se rendant chez le maréchal. Hornus, lui, ne voyait rien, n'entendait rien. Il parlait seul, tout en remon- tant la rue du Faubourg. « M'enlever mon drapeau !... Allons donc ! Est-ce que c'est possible ? Est-ce qu'on a le droit ? Qu'il donne aux Prussiens ce qui est à lui, ses carrosses dorés, et sa belle vaisselle plate rapportée de Mex'co ! 128 CONTES DU LUNDI. Mais ça, c'est à moi. . . C'est mon honneur. Je défends qu'on y touche. » Tous ces bouts de phrase étaient hachés par la course et sa parole bègue ; mais au fond il avait son idée, le vieux ! Une idée bien nette, bien arrêtée, prendre le drapeau, l'emporter au milieu du régi- ment, et passer sur le ventre des Prussiens avec tous ceux qui voudraient le suivre. Quand il arriva là-bas, on ne le laissa pas même entrer. Le colonel, furieux lui aussi, ne voulait voir personne... mais Hornus ne l'entendait pas ainsi. Il jurait, criait, bousculait le planton : « Mon drapeau... je veux mon drapeau... » A la fin une fenêtre s'ouvrit : « C'est toi, Hornus? — Oui, mon colonel, je... — Tous les drapeaux sont à l'Arsenal..., tu n'as qu'à y aller, on te donnera un reçu... — Un reçu?... Pourquoi faire?... — C'est l'ordre du maréchal... — Mais, colonel... — « F... -moi la paix!... » et la fenêtre se re- ferma. Le vieil Hornus chancelait comme un homme ivre. « Un reçu..., un reçu...,» répétait-il machinale- ment... Enfin il se remit à marcher, ne comprenant plus qu'une chose, c'est que le drapeau était à l'Arse- nal et qu'il fallait le ravoir à tout prix. LE PORTE-DRAPEMJ, 129 i Les portes de l'Arsenal étaient toutes grandes ou- vertes pour laisser passer les fourgons prussiens qui attendaient rangés dans la cour. Hornus en entrant eut un frisson. Tous les autres porte-drapeaux étaient là, cinquante ou soixante officiers, navrés, silen- cieux; et ces voitures sombres sous la pluie, ces hommes groupés derrière, la tête nue : on aurait dit un enterrement. Dans un coin, tous les drapeaux de l'armée de Bazaiue s'entassaient, confondus sur le pavé boueux. Rien n'était plus triste que ces lambeaux de soie voyante, ces débris de franges d'or et de hampes ouvragées, tout cet attirail glorieux jeté par terre, souillé de pluie et de boue. Un officier d'administra- tion les prenait un à un, et, à l'appel de son régi- ment, chaque porte-enseigne s'avançait pour cher- cher un reçu. Raides, impassibles, deux officiers prussiens surveillaient le chargement. Et vous vous en alliez ainsi, ô saintes loques glo- rieuses, déployant vos déchirures, balayant le pavé tristement comme des oiseaux aux ailes cassées! Vous vous en alliez avec la honte des belles choses souillées, et chacune de vous emportait un peu de la France. Le soleil des longues marches restait entre vos plis passés. Dans les marques des balles vous 130 CONTES DU LUNDI. gardiez le souvenir des morts inconnus, tombés au hasard sous l'étendard visé... « Hormis, c'est à toi... On t'appelle... va chercher ton reçu... » Il s'agissait bien de reçu ! Le drapeau était là devant lui. C'était bien le sien, le plus beau, le plus mutilé de tous... Et en le revoyant il croyait être encore là-haut sur le talus. Il entendait chanter les balles, les gamelles fracas- sées et la voix du colonel : « Au drapeau, mes en- fants!...» Puisses vingt-deux camarades par terre, et lui vingt-troisième se précipitant à son tour pour relever, soutenir le pauvre drapeau qui chancelait faute de bras. Ah ! ce jour-là il avait juré de le dé- fendre, de le garder jusqu'à la mort. Et maintenant... De penser à cela, tout le sang de son cœur lui sauta à la tête. Ivre, éperdu, il s'élança sur l'officier prussien, lui arracha son enseigne bien-aimée qu'il saisit à pleines mains ; puis il essaya de l'élever en- core, bien haut, bien droit en criant : a Au dra... » mais sa voix s'arrêta au fond de sa gorge. Il sentit la hampe trembler, glisser entre ses mains. Dans cet air las, cet air de mort qui pèse si lourdement sur les villes rendues, les drapeaux ne pouvaient plus flotter, rien de fier ne pouvait plus vivre... Et le vieil Uornus tomba foudroyé. LA MORT DE CllÀtMlV C'est un dimanche d'août en wagon, dans tout le commencement de ce qu'on appelait alors l'inci- dent hispano-prussien, que je le rencontrai pour la première fois. Je ne l'avais jamais tu, et pourtant je le reconnus tout de suite. Grand, sec, grisonnant, le visage enflammé, le nez en bec de buse, des yeux ronds, toujours en colère, qui ne se faisaient aima- bles que pour le monsieur décoré du coin ; le front bas, étroit, obstiné, un de ces fronts ou la même pensée, travaillant sans cesse à la même place, a fini par creuser une seule ride très-ptofonde , quelque chose dans la tournure de bonasse et de ratapoil, par- dessus tout, la terrible façon dont il roulait les rr en parlant de la « Frrance » et du « drapeau frrançais. . . » Je me dis : « Voilà Chauvin ! » Celait Chauvin en effet, et Chauvin dans son beau, déclamant, gesticulant, souffletant la Prusse avec 132 CONTES DU LUXDI. son journal, entrant à Berlin, la canne haute, ivre, sourd, aveugle, fou furieux. Pas d'atermoiement , pas de conciliation possible. La guerre ! il lui fallait la guerre à tout prix ! « Et si nous ne sommes pas prêts, Chauvin?... — Monsieur, les Français sont toujours prêts ! . . . » répondait Chauvin en se redressant, et sous sa mous- tache hérissée, les rr se précipitaient à faire trem- bler les vitres... Irritant et sot personnage ! Comme je compris toutes les moqueries, toutes les chansons qui vieillissent autour de son nom et lui ont fait une célébrité ridicule ! Après cette première rencontre , je m'étais bien juré de le fuir ; binais une fatalité singulière le mit presque constamment sur mon chemin. D'abord au Sénat, le jour où M. de Grammont vint annoncer so- lennellement à nos pères conscrits que la guerre était déclarée. Au milieu de toutes ces acclamations chevrotantes, un formidable cri de « Vive la France ! » partit des tribunes, et j'aperçus là-haut, dans les frises, les grands bras de Chauvin qui s'agitaient. Quelque temps après, je le retrouvai à l'Opéra , de- bout dans la loge de Girardin , demandant le Rhin allemand, et criant aux chanteurs qui ne le savaient pas encore : « Il faudra donc plus de temps pour l'ap- prendre que pour le prendre ! ... » Bientôt ce fut comme une obsession. Partout à l'angle des rues, des boulevards , toujours perché sur un banc, sur une table, cet absurde Chauvin LA MORT DE CHAUVIN. 133 réapparaissait au milieu des tambours, des drapeaux flottants, des Marseillaises , distribuant des cigares aux soldats qui partaient, acclamant les ambulances, dominant la foule de toute sa tête enflammée, et si bruyant, si ronflant, si envahissant, qu'on aurait dit qu'il y avait six cent mille Chauvins dans Paris. Vrai- ment c'était à s'enfermer chez soi, à clore portes et fenêtres pour échapper à cette vision insupportable. . . Mais le moyen de tenir en place après Wissem- bourg, Forbach et toute la série de désastres qui nous faisaient de ce triste mois d'août comme un long cauchemar à peine interrompu, cauchemar d'été fiévreux et lourd ! Comment ne pas se mêler à cette inquiétude vivante qui courait aux nou- velles et aux affiches, promenant toute la nuit sous les becs de gaz des visages effarés, bouleversés? Ces soirs-là encore, je rencontrai Chauvin. Il allait sur les boulevards, de groupe en groupe, pérorait au milieu de la foule silencieuse, plein d'espoir, de bonnes nouvelles, sûr du succès, malgré tout, vous répétant vingt fois de suite que « les cuirassiers blancs de Bismarck avaient été écrasés jusqu'au der- nier... » Chose singulière ! Déjà Chauvin ne me semblait plus si ridicule. Je ne croyais pas un mot de ce qu'il disait, mais c'est égal, cela me faisait plaisir de l'en- tendre. Avec tout son aveuglement, sa folie d'or- gueil, son ignorance, on sentait dans ce diable d'homme une force vive et tenace, comme une 13 134 CONTES DU LB5DI. flamme intérieure qui vous réchauffait le cœur. Nous en eûmes bien besoin de cette flamme pen- dant les longs mois du siège, et ce terrible hiver de pain de chien , de viande de cheval. Tous les Pari- siens sont là pour le dire : sans Chauvin, Paris n'au- rait pas tenu huit jours. Dès le commencement, Trochu disait : « Ils entreront quand ils vou- dront. » « Us n'entreront pas, » disait Chauvin. Chauvin avait la foi, Trochu ne l'avait pas. Chauvin croyait à tout, lui, il croyait aux plans notariés, à Ba- zaine, aux sorties ; toutes les nuits il entendait le canon de Chanzy du côté d'Étampes, les tirailleurs de Faidherbe derrière Enghien, et ce qu'il y a de plus fort, c'est que nous les entendions , nous aussi, tellement l'âme de ce jocrisse héroïque avait fini par se répandre en nous. Brave Chauvin! G'est toujours lui qui, le premier, apercevait dans le ciel jaune et bas, rempli de neige, la petite aile blanche des pigeons. Quand Gambetta nous envoyait une de ses éloquentes tarasconnades, c'est Chauvin qui, de sa voix retentissante, la déclamait à la porte des mairies. Par les dures nuits de décembre, quand les longues queues grelottantes se morfondaient devant les boucheries, Chauvin prenait bravement la file; et grâce à lui tous ces affamés trouvaient encore la forcé de rire, de chanter, de danser des rondei dans la neige... LA MORT DE CHAUVIN. 135 Le, lon r /a, laissez -les passer, les Prussiens dans la Lorraine % entonnait Chauvin, et les galo- ches claquaient en mesure, et sous les capelines de laine les pauvres figures pâlies avaient pour une mi- nute des couleurs de santé. Hélas ! tout cela ne servit de rien. Un soir, en passant devant la rue Drouot, je vis une foule anxieuse se presser en silence autour de la mairie, et j'entendis dans ce grand Paris sans voitures, sans lumières, la voix de Chauvin qui se gonflait solennellement : « Nous occupons les hau- teurs de Montretout. » Huit jours après, c'était la fin. A partir de ce moment, Chauvin ne m'apparut plus qu'à de longs intervalles. Deux ou trois fois je l'aperçus sur le boulevard, gesticulant, parlant de la revanche, — encore un r à faire vibrer; mais per- sonne ne Tccoutait plus. Paris gandin languissait de retourner à ses plaisirs, Paris ouvrier a ses colères, et le pauvre Chauvin avait beau faire ses grands bras, les groupes, au lieu de se serrer, se dispersaient à son approche. « Gêneur, » disaient les uns. « Mouchard ! » disaient les autres... Puis, les jouis d'émeute arrivèrent, le drapeau rouge, la Commune, Paris au pouvoir des nègres. Chauvin, devenu sus- pect, ne put plus sortir de chez lui. Pourtant, le fa- meux jour du déboulonnage, il devait être là, dans un coin de la place Vendôme. On le devinait au mi- lieu de la foule. Les voyous l'insultaient sans le voir. a Ohé, Chauvin!... » criaient-ils; et lorsque la 136 CONTES DU LUNDI. colonne tomba, des officiers prussiens, qui buvaient du Champagne à une fenêtre de l'état-major, levèrent leurs verres en ricanant : « Ah! ah! ah! Mossié Chaufin. » Jusqu'au 23 mai, Chauvin ne donna plus signe de vie. Blotti au fond d'une cave, le malheureux se dé- sespérait d'entendre les obus français siffler sur les toits de Paris. Un jour enfin , entre deux canon- nades, il se hasarda à mettre le pied dehors. La rue était déserte et comme agrandie. D'un côté, la barricade se dressait menaçante avec ses canons et son drapeau rouge , à l'autre bout deux petits chasseurs de Yincennes s'avançaient en rasant le mur, courbés, le fusil en avant : les troupes de Versailles venaient d'entrer dans Paris... Le cœur de Chauvin bondit : « Vive la France ! » cria-t-il en s'élançant au-devant des soldats. Sa voix mourut dans une double fusillade. Par un sinistre malentendu, l'infortuné s'était trouvé pris entre ces deux haines qui le tuèrent en se visant. On le vit rou- ler au milieu de la chaussée dépavée, et il resta là, pendant deux jours, les bras étendus, la face inerte. Ainsi mourut Chauvin, victime de nos guerres ci- viles. C'était le dernier Français. ALSACE! ALSACE! J'ai fait, il y a quelques années , un voyage en Alsace qui est un de mes meilleurs souvenirs. Non pas cet insipide voyage en chemin de fer dont on ne garde rien que des visions de pays découpé par des rails et des fils télégraphiques, mais un voyage à pied, le sac sur le dos avec un bâton bien solide et un compagnon pas trop causeur... La belle façon de voyager , et comme tout ce qu'on a vu ainsi vous reste bien ! Maintenant surtout que l'Alsace est murée, il me revient de ce pays perdu toutes mes impressions d'autrefois avec cette saveur d'imprévu des longues courses dans une campagne admirable, où les bois se lèvent comme de grand rideaux verts sur des vil*; lages paisibles, inondés de soleil, où Ton voit à un tournant de montagne les clochers, les usines tra- is. 138 CONTES DU LUNDI. versées de ruisseaux, les scieries, les moulins, la note éclatante d'un costume inconnu sortir tout à coup des fraîcheurs vertes de la plaine... Tous les matins , au petit jour, nous étions sur pied. Mossié ! . . . Mossié ! . . . c'est quatre heures ! » nous criait le garçon d'auberge. Vite , on sautait du lit, et, le sac bouclé, on descendait à tâtons le petit escalier de bois résonnant et fragile. En bas, avant de partir, nous prenioms un verre de kirsch dans ces grandes cuisines d'hôtellerie où le feu s'allume de bonne heure, avec ces frissonnements de sarments qui font rê- ver de brouillards et de vitres humides.Puis en route ! C'était dur au premier moment. À cette heure-là , toutes les fatigues de la veille vous reviennent. Il y y a encore du sommeil dans les yeux et dans l'air. Peu à peu cependant la rosée froide se dissipe, la brume s'évapore au soleil... On va, on marche... Quand la chaleur devenait trop lourde, nous nous arrêtions pour déjeuner près d'une source, d'un ruisseau, et l'on s'endormait dans les herbes au bruit de l'eau courante pour être éveillé par l'élan d'un gros bour- don qui vous frôlait en vibrant comme une balle... La chaleur tombée, on se remettait en route. Bien- tôt le soleil baissait, et à mesure le chemin semblait se raccourcir. On cherchait un but, un asile, et Pon se couchait harassé soit dans un lit d'auberge, soit dans une grange ouverte , ou bien au pied d'une meule, à la belle étoile, parmi des murmures d'oi- ALSACE! ALSACE!... 130 seaux, (les fourmillements d'insectes sous les feuilles, des bonds légers, des vols silencieux, tous ces bruits de la nuit qui dans la grande fatigue semblent des commencements de rêve... Gomment s'appelaient-ils tous ces jolis villages alsaciens que nous rencontrions espacés au bord des routes? Je ne me rappelle plus aucun nom mainte- nant, mais ils se ressemblent tous si bien, surtout dans le Haut-Rhin, qu'après en avoir tant traversé à différentes heures , il me semble que je n'en qi vu qu'un; la grande rue, les petits vitraux encadrés de plomb, enguirlandés de houblon et de roses, les portes à claire- voie où les vieux s'appuyaient en fu- mant leurs grosses pipes, où les femmes se pen- chaient pour appeler les enfants sur la route... Le matin , quand nous passions , tout cela dormait. A peine entendions-nous remuer la paille des étables ou le souffle haletant des chiens sous les portes. Deux lieues plus loin, le village s'éveillait. Il y avait un bruit de volets ouverts, de seaux heurtés ; de ruisseaux emplis ; lourdement les vaches allaient à l'abreuvoir en chassant les mouches avec leurs lon- gues queues. Plus loin encore, c'était toujours le même village, mais avec le grand silence des après- midi d'été, rien qu'un bourdonnement d'abeilles qui montaient en suivant les branches grimpantes jus- qu'au faite des chalets, et la mélopée traînante de l'école. Parfois, tout au bout du pays, un petit coin non plus de village, majs de province, une maison *40 CONTES DU LUNDI. blanche à deux étages avec une plaque d'assurance toute neuve et reluisante , des panonceaux de no- taire ou une sonnette de médecin. En passant on entendait une valse au piano , un air un peu vieilli tombant des persiennes vertes sur la route ensoleil- lée. Plus tard, au crépuscule, les bestiaux rentraient , on revenait des filatures. Beaucoup de bruit, de mou- vement. Tout le monde sur les portes, des bandes de petits blondins dans la rue, et les vitres allumées par un grand rayon du couchant, venu on ne sait d'où... Ce que je me rappelle encore avec bonheur, c'est le village alsacien, le dimanche matin, à l'heure des offices; les rues désertes, les maisons vides avec quelques vieux qui se chauffent au soleil devant leur porte; l'église pleine, les vitraux colorés par ces jolis tons mourants et roses qu'ont les cierges au grand jour, le plain-chant entendu par bouffées au passage, et un enfant de chœur en soutane écarlate traversant lestement la place, tête nue, l'encensoir à la main, pour aller chercher du feu chez le bou- langer... Quelquefois aussi nous restions des journées en- tières sans entrer dans un village. Nous cherchions les taillis, les chemins couverts, ces petits bois grêles qui bordent le Rhin et où sa belle eau verte vient se perdre dans des coins de marécage tout bourdonnant d'insectes. De loin en loin, à travers le mince réseau des branches, le grand fleuve nous apparaissait ALSACE ! ALSACE u 141 chargé de radeaux, de barques toutes pleines d'her- bages coupés dans les îles, et qui semblaient elles- mêmes de petites iles éparpillées , emportées par le courant. Puis c'était le canal du Rhône au Rhin avec sa longue bordure de peupliers joignant leurs pointes vertes dans cette eau familière et comme privée, emprisonnée d'étroites rives. Çà et là sur la berge une- cabane d'éclusier, des enfants cou- rant pieds nus sur les barres de l'écluse, et, dans les jaillissements d'écume, de grands trains de bois qui s'avançaient lentement en tenant toute la lar- geur du canal. Après, quand nous avions assez de zigzags et de flâneries, nous reprenions la grande route droite et blanche, plantée de noyers aux ombres fraîches et qui monte vers Bâle, la chaîne des Vosges à sa droite, le Schwarlzwald de l'autre côté. Oh I par les lourds soleils de juillet, les bonnes haltes que j'ai faites au bord de ce chemin de Bâle, couché de tout mon long dans l'herbe sèche des fos- sés , avec les perdrix qui s'appelaient d'un champ à l'autre et la grande route qui faisait son train mélan- colique au-dessus de nos têtes. C'était un juron de roulicr, un grelot, un bruit d'essieu, le pic d'un cas- seur de pierres , le galop pressé d'un gendarme ef- farant un grand troupeau d'oies en marches, des col- porteurs harassés sous leur balle, et le facteur en blouse bleue passementée de rouge quittant tout à coup le grand chemin pour s'enfiler dans une petite 442 COHTKS DU LUHDI. traverse bordée de baies sauvages, où Ton sentait un hameau, une ferme, une vie isolée tout au bout... Et ces jolis imprévus du voyage à pied , les rac- courcis qui allongent , les sentiers trompeurs que font les roues des charrettes , les piétinements des chevaux, et qui vous conduisent au beau milieu d'un champ, les portes sourdes qui ne veulent pas s'ou- vrir, les auberges pleines, et l'averse , cette bonne averse des jours d'été, si vite évaporée dans l'air chaud, qui fait fumer les plaines, la laine des trou- peaux et jusqu'à la houppelande du berger. Je me souviens d'un orage terrible qui nous sur- prit ainsi à travers bois en descendant du Ballon d'Alsace. Quand nous quittâmes l'auberge d'en haut, les nuages étaient au-dessous de nous. Quelques sa- pins les dépassaient du faîte; mais à mesure que nous descendions, nous entrions positivement dans le vent, dans la pluie , dans la grêle. Bientôt nous fumes pris, enlacés dans un réseau d'éclairs. Tout près de nous un sapin roula foudroyé, et tandis que nous dégringolions un petit chemin de schlitage, nous vîmes à travers un voile d'eau ruisselante un groupe de petites filles abritées dans un creux de roches. Epeurées, serrées les unes contre les autres, elles tenaient à pleines mains leurs tabliers d'indienne et de petits paniers d'osier remplis de mirtiUes noires, fraîches cueillies. Les fruits luisaient avec des points de lumière, et les petits yeux noirs qui nous regardaient du fond du rocher ressemblaient ALSACE! ALSAU..... 143 aussi à des mirtilles mouillées. Ce grand sapin étendu sur la pente, ces coups de tonnerre, ces pe- tits coureurs de forêts déguenillés et charmants, on aurait dit un conte du chanoine Schmidt. . . Mais aussi quelle bonne flambée en arrivant à Rouge-Goutte! Quel beau feu de foyer pour sécher nos hardes, pendant que l'omelette sautait dans la flamme, l'inimitable omelette d'Alsace, craquante et dorée comme un gâteau. C'est h lendemain de cet orage que je vis une chose saisissante : Sur le chemin de Dannemarie, à un tournant de haie, Un champ de blé magnifique, saceagé, fauché, raviné par la pluie et la grêle, croisait par terre dans tous lés Sens ses tiges brisées. Les épis lourds et mûrs s'égrenaient dans la boue, et des volées de petit» oiseaux s'abattaient sur cette moisson perdue , sau- tant dabs ces ravins de paille humide et faisant vo- ler le blé tout autour. En plein soleil , sous le ciel pur* c'était ministre, ce pillage... Debout devant son champ ruiné, un grand paysan long, voûté, vêtu à la mode de la vieille Alsace , regardait cela silen- cieusement. Il y avait une vraie douleur sur sa figure i mais en même temps quelque chose de résigné et de calme, je ne sais quel espoir vaguç , comme s il s'était dit que sous les épis couchés sa terre lui restait toujours, vivante, fertile, fidèle, et que, tant qeu la terre est là, il ne faut pas dé- sespérer. LE CARAVANSÉRAIL Je ne peux pas me rappeler sans sourire le dé- senchantement que j'ai eu en mettant le pied pour la première fois dans un caravansérail d'Algérie. Ge joli mot de caravansérail, que traverse comme un éblouissement tout l'Orient féerique des Mille et 'yie Nuits, avait dressé dans mon imagination des enfilades de galeries découpées en ogives, des cours mauresques plantées de palmiers, où la fraîcheur d'un mince filet d'eau s'égrenait en gouttes mélan- coliques sur des carreaux de faïence émaillée ; tout autour, des voyageurs en babouches, étendus sur des nattes, fumaient leurs pipes à l'ombre des terrasses, et de cette halte montait sous le grand soleil des caravanes une odeur lourde de musc, de cuir brûlé, d'essence de rose et de tabac doré. . . Les mots sont toujours plus poétiques que les choses. Au lieu du caravansérail que je m'imaginais, LE CARAVANSÉItAIL. . 145 je trouvai une ancienne auberge de 111e- de-France, l'auberge du grand chemin, station de rouliers, re- lai de poste, avec sa branche de houx, son banc de pierre à côté du portail, et tout un monde de cours, de hangars, de granges, d'écuries. 11 y avait loin de là à mon rêve des Mille et une Nuits ; pourtant cette première désillusion passée, je sentis bien vite le charme et le pittoresque de cette hôtellerie franque perdue, à cent lieues d'Alger, au milieu d'une immense plaine qu'horizonnait un fond de petites collines pressées et bleues comme des va- gues. D'un côté, l'Orient pastoral, des champs de maïs, une rivière bordée de lauriers-roses, la cou- pole blanche de quelque vieux tombeau ; de l'autre, la grand'route, apportant dans ce paysage de l'an- cien Testament le bruit, l'animation de la vie eu- ropéenne. C'est ce mélange d'Orient et d'Occident, ce bouquet d'Algérie moderne, qui donnait au cara- vansérail de madame Schontz une physionomie si amusante, si originale. Je vois encore la diligence de Tlcmcen entrant dans cette grande cour, au milieu des chameaux ac- croupis, tout chargés de bournous et d'œufs d'au- truche. Sous les hangars, des nègres font leur kousskouss, des colons déballent une charrue mo- dèle, des Maltais jouent aux cartes sur une mesure à blé. Les voyageurs descendent, on change de che- vaux ; la cour est encombrée. C'est un spahi à man- teau rouge qui fait la fantasia pour les filles de l'au- 13 146 CONTES DU LUNDI. berge, deux gendarmes arrêtés devant la cuisine, buvant un coup sans quitter Pétrier ; dans un coin, des juifs algériens en bas bleus, en casquette, qui dorment sur des ballots de laine, en attendant l'ou- rerture du marché ; car deux fois par semaine un grand marché arabe se tenait sous les murs du ca- ravansérail. Ces jours-là, en ouvrant ma fenêtre le matin, j'a- vais en face de moi un fouillis de petites tentes, une houle bruyante et colorée ou les chéchias rouges des Kabyles éclataient comme des coqueli- cots dans un champ, et c'était jusqu'au soir des cris, des disputes, un fourmillement de silhouettes au so- leil. Au jour tombant, les tentes se pliaient; hom- mes, chevaux, tout disparaissait, s'en allait avec la lumière, comme un de ces petits mondes tourbillon- nants que le soleil emporte dans ses rayons. Le pla- teau restait nu, la plaine redevenait silencieuse, et le crépuscule d'Orient passait dans l'air avec ses tein- tes irisées et fugitives comme des bulles de savon... Pendant dix minutes, tout l'espace était rose. 11 y avait, je. me rappelle, à la porte du caravansérail, un vieux puits si bien enveloppé dans ces lueurs du couchant, que sa margelle usée semblait de marbre rose; le seau ramenait de la flamme, la corde ruis- selait de gouttes de feu... Peu à peu cette belle couleur de rubis s'éteignait, passait à la mélancolie du lilas. Puis le lilas lui- même s'étalait en s'assombiissant. Un bruissement LE CARAVANSÉRAIL. 147 confus courait jusqu'au bout de l'immense plaine ; et tout à coup, dans le noir, dans le silence, écla- tait la musique sauvage des nuits d'Afrique, cla- meurs éperdues des cigognes, aboiements des cha- cals et des hyènes, et de loin en loin un mugissement sourd, presque solennel, qui faisait frissonner les chevaux dans les écuries, les chameaux sous les hangars des cours... Oh ! comme cela semblait bon, en sortant tout transi de ces flots d'ombre, de descendre dans la salle à manger du caravansérail, et d'y trouver le rire, la chaleur, les lumières, ce beau luxe de linge frais et de cristaux clairs qui est si français ! Il y avait là, pour vous faire les honneurs de la table, madame Schontz, une ancienne beauté de Mulhouse, et la jolie mademoiselle Schontz que sa joue en fleur un peu hâlée et sa coiffe alsacienne aux ailes de tulle noir faisaient ressembler à une rose sauvage de Guebviller ou de Rouge-Goutte sur laquelle se serait posé un papillon... Étaient-ce les yeux de la fille, ou le petit vin d'Alsace que la mère vous ver- sait au dessert, mousseux et doré comme du Cham- pagne? Toujours est-il que les diners du caravansé- rail avaient un grand renom dans les camps du sud. . . Les tuniques bleu de ciel s'y pressaient à côté des Testons de hussards galonnés de soutaches et de brandebourgs; et bien avant dans la nuit, la lu- mière s'attardait aux vitres de la grande auberge. Le repas fini, la table enlevée, on ouvrait un 148 CONTES DU LUNDI. vieux piano qui dormait là depuis vingt ans et Ton se mettait à chanter des airs de France ; ou bien, sur une Lauterbach quelconque, un jeune Werther à sa- bretache faisait faire un tour de valse à mademoi- selle Schontz. Au milieu de cette gaieté militaire un peu bruyante, dans ce cliquetis d'aiguillettes, de grands sabres et de petits verres, ce rhythme lan- goureux qui passait, ces deux cœurs qui battaient en mesure, enfermés dans le tournoiement de la valse, ces serments d'amour éternel qui mouraient sur un dernier accord, vous ne pouvez rien vous figurer do plus charmant. Quelquefois, dans la soirée, la grosse porte du caravansérail s'ouvrait à deux battants, des chevaux piaffaient dans la cour. C'était un aga du voisinage qui, s'ennuyant avec ses femmes, venait frôler la vie occidentale, écouter le piano des roumis et boire du vin de France. Une seule goutte de vin est mau- dite, dit Mahomet dans son Coran ; mais il y a des accommodements avec la Loi. A chaque verre qu'on lui versait, l'aga prenait, avant de boire, une goutte au bout de son doigt, la secouait gravement, et, cette goutte maudite une fois chassée, il buvait le reste sans remords. Alors, tout étourdi de musique et de lumières, l'Arabe se couchait par terre dans ses bour- nous, riait silencieusement en montrant ses dents blanches et suivait les ronds de la valse avec des yeux enflammés. ... Hélas ! maintenant où sont-ils les valseurs de I LE CARAVANSÉRAIL. 14U mademoiselle Schontz? où sont les tuniques bleu de ciel, les jolis hussards à taille de guêpe? Dans les houblonnières de Wissembourg, dans les sainfoins de Gravelotte... Personne ne viendra plus boire le pe- tit vin d'Alsace au caravansérail de madame Schontz. Les deux femmes sont mortes, le fusil au poing, en défendant contre les Arabes leur caravansérail incen- dié. De l'ancienne hôtellerie si vivante, les murs seuls — ces grands ossements des bâtisses — res- tent debout, tout calcinés. Les chacals rôdent dans les cours. Çà et là un bout d'écurie, un hangar épar- gné par la flamme se dresse comme une apparition de vie ; et le vent, ce vent de désastre qui souffle depuis deux ans sur notre pauvre France des bords du Rhin jusqu'à Laghouat, de la Saar au Sahara, passe chargé de plaintes dans ces ruines et fait bat- tre les portes tristement. iX UN DÉCORÉ DU \ 5 AOUT Un soir, en Algérie, à la fin d'Une journée de chasse, un violent orage me surprit dans la plaine du Chélif, à quelques lieues d'Orléansville. Pas l'om- bre d'un village ni d'un caravansérail en vue. Rien que des palmiers nains, des fourrés de lentisques et de grandes terres labourées jusqu'au bout de l'hori- zon.. En outre, le Chélif, grossi par l'averse, com- mençait à ronfler d'une façon alarmante, et je cou- rais risque de passer ma nuit en plein marécage. Heureusement l'interprète civil du bureau de Milia- nah, qui m'accompagnait, se souvint qu'il y avait tout près de nous, cachée dans un pli de terrain, une tribu dont il connaissait l'aga, et nous nous. dé* cidàmes à aller lui demander l'hospitalité pour une nuit. Ces villages arabes de la plaine sont tellement en- fouis dans les cactus et les figuiers de Barbarie, UN DÉCORÉ DU 15 AOUT. 151 leurs gourbis de terre sèche sont bâtis si ras du sol, que nous étions au milieu du douar avant de l'avoir aperçu. Était-ce l'heure , la pluie , ce grand si- lence?... Mais le pays me parut bien triste et comme sous le poids d'une angoisse qui y avait suspendu la vie. Dans les champs, tout autour, la récolte s'en allait à l'abandon. Les blés, les orges, rentrés par- tout ailleurs, étaient là couchés, en train de pourrir sur place. Des herses, des charrues rouillées traî- naient, oubliées sous la pluie. Toute la tribu avait ce même air de tristesse délabrée et d'indifférence. C'est à peine si les chiens aboyaient à notre appro- che. De temps en temps, au fond d'un gourbi, on entendait des cris d'enfant, et l'on voyait passer dans le fourré la tête rase d'un gamin, ou le haïck troué de quelque vieux. Çà et là, de petits ânes, gre- lottant sous les buissons. Mais pas un cheval, pas un homme... comme si on était encore au temps des grandes guerres, et tous les cavaliers partis depuis des mois. La maison de Taga, espèce de longue ferme aux murs blancs, sans fenêtres, ne paraissait pas plus vivante que les autres. Nous trouvâmes les écuries ouvertes , les box et les mangeoires vides, sans un palefrenier pour recevoir nos chevaux. « Allons voir au café maure, » me dit mon com- pagnon. Ce qu'on appelle le café maure est comme le salon de réception des châtelains arabes ; une maison dans 152 CONTES DU LUNDI. la maison, réservée aux hôtes de passage, et où ces bons musulmans si polis , si affables , trouvent moyen d'exercer leurs vertus hospitalières tout en gardant l'intimité familiale que commande la loi. Le café maure de l'aga Si-Sliman était ouvert et silen- cieux comme ses écuries. Les hautes murailles peintes à la chaux, les trophées d'armes, les plumes d'autru- che, le large divan bas courant autour de la salle, tout cela ruisselait sous les paquets de pluie que la rafale chassait par la porte... Pourtant il y avait du monde dans le café. D'abord le cafetier, vieux Kabyle en guenilles, accroupi la tête entre ses genoux, près d'un brasero renversé. Puis le fils de l'aga, un bel enfant fiévreux et pâle, qui reposait sur le divan, roulé dans un bournous noir, avec deux grands lé- vriers à ses pieds. Quand nous entrâmes, rien ne bougea ; tout au plus si un des lévriers remua la tète, et si l'enfant daigna tourner vers nous son bel œil noir, enfiévré et languissant. « Et Si-Sliman? » demanda l'interprète. Le cafetier fit par-dessus sa tête un geste vague qui montrait l'horizon, loin, bien loin... Nous com- prîmes que Si-Sliman était parti pour quelque grand voyage; mais, comme la pluie ne nous permettait pas de nous remettre en route, l'interprète, s'adres- sant au fils de l'aga, lui dit en arabe que nous étions des amis de son père, et que nous lui deman- dions un asile jusqu'au lendemain. Aussitôt l'enfant UN DÉCORÉ DU 15 AOUT. 155 se leva, malgré le mal qui le brûlait, donna des ordres au cafetier, puis, nous montrant les divans d'un air courtois , comme pour nous dire : « Vous êtes mes hôtes, » il salua à la manière arabe, la tête inclinée, un baiser du bout des doigts, et, se drapant fièrement dans ses bournous, sortit avec la gravité d'un aga et d'un maître de maison. Derrière lui, le cafetier ralluma son brasero, posa dessus deux bouilloires microscopiques , et , tandis qu'il nous préparait le café, nous pûmes lui arracher quelques détails sur le voyage de son maître et l'étrange abandon où se trouvait la tribu. Le Kabyle parlait vite, avec des gestes de vieille femme, dans un beau langage guttural, tantôt précipité, tantôt coupé de grands silences pendant lesquels on enten- dait la pluie tombant sur la mosaïque des cours inté- rieures, les bouilloires qui chantaient, et les aboie- ments des chacals répandus par milliers dans la plaine. Voici ce qui était arrivé au malheureux Si-Sliman. Quatre mois auparavant, le jour du 15 août, il avait reçu cette fameuse décoration de la Légion d'hon- neur qu'on lui faisait attendre depuis si longtemps. C'était le seul aga de la province qui ne l'eût pas encore. Tous les autres étaient chevaliers, officiers; deux ou trois même portaient autour de leur haïck le grand cordon de commandeur et se mouchaient dedans en toute innocence, comme je l'ai vu faire bien des fois au Bach'Aga Boualem. Ce qui jusqu'a- lors avait empêché Si-Sliman d'être décoré, c'est \te COTES DU LUNDI. une querelle qu'il avait eue avec sud chef de bureau arabe à la suite d'une partie de bouillotte, et la ca- maraderie militaire est tellement puissante en Algé- rie, que, depuis dix ans, le nom de l'aga figurait sur des listes de proposition, sans jamais parvenir à passer. Aussi vous pouvez vous imaginer la joie du brave Si-Sliman, lorsqu'au matin du 15 août, un spahi d'Orléansvillc était venu lui apporter le petit écrin doré avec le brevet de légionnaire, et que fiaïa, la plus aimée de ses quatre femmes, lui avait attaché la croix de France sur son bournous en poils de chameau. Ce fut pour la tribu l'occasion de dif- fas et de fantasias interminables. Toute la nuit, les tambourins, les flûtes de roseau retentirent. Il y eut des danses, des feux de joie, je ne sais combien de moutons de tués ; et pour que rien ne manquât à la fête, un fameux improvisateur du Djendel composa, en l'honneur de Si-Sliman, une cantate magnifique qui commençait ainsi : « Vent, attelle les coursiers pour porter la bonne nouvelle... » Le lendemain, au jour levant, Si-Sliman appela sous les armes le ban et l'arrière-ban de son goum, et s'en alla à Alger avec ses cavaliers pour remercier le gouverneur. Aux portes de la ville, le goum s'ar- rêta, selon l'usage. L'aga se rendit seul au palais du gouvernement, vit le duc de Malakoff et l'assura de son dévouement à la France, en quelques phrases pompeuses de ce style oriental qui passe pour imagé, parce que, depuis trois mille ans, tous les jeunes UN DÉCORÉ DU 15 AOUT. ihj hommes y sont comparés à des palmiers, toutes les femmes à des gazelles. Puis, ces devoirs rendus, il monta se faire voir dans la ville haute, fit, en pas- sant, ses dévotions à la mosquée, distribua de l'ar- gent aux pauvres, entra chez les barbiers, chez les brodeurs, acheta pour ses femmes des eaux de sen- teur, des soies à fleurs et à ramages, des corselets bleus tout passementés d'or, des bottes rouges de ca- valier pour son petit aga, payant sans marchander et répandant sa joie en beaux douros. On le vit dans les bazars, assis sur des tapis de Smyrne, buvant le café à la porte des marchands maures, qui le félici- taient. Autour de lui la foule se pressait, curieuse. On disait : a Voilà Si-Sliman... Vemberour vient de lui envoyer la croix. » Et les petites mauresques qui revenaient du bain, en mangeant des pâtisseries, coulaient sous leurs masques blancs de longs re- gards d'admiration vers cette belle croix d'argent neuf si fièrement portée. Ah! l'on a parfois de bons moments dans la vie... Le soir venu, Si-Sliman se préparait à rejoindre son goum et déjà il avait le pied dans rétrier, quand un chaouch de la préfecture vint à lui tout essoufflé : « Te voilà, Si-Sliman, je te cherche partout... Viens vite, le gouverneur veut te parler! » Si-Sliman le suivit sans inquiétude. Pourtant , en traversant la grande cour mauresque du palais, il rencontra son chef de bureau arabe qui lui fit un mauvais sourire. Ce sourire d'un ennemi l'effraya, et 1Ô6 COKTES DU LUNDI. c'est en tremblant qu'il entra dans le salon du gou- verneur. Le maréchal le reçut à califourchon sur une chaise : « Si-Sliman, lui dit- il avec sa brutalité ordinaire et cette fameuse voix de nez qui donnait le tremble- ment à tout son entourage, Si-Sliman, mon garçon, je suis désolé... il y a eu erreur... Ce n'est pas toi qu'on voulait décorer ; c'est le kaïd des Zoug-Zougs... il faut rendre ta croix. » La belle tête bronzée de l'aga rougit comme si on l'avait approchée d'un feu de forge. Un mouvement convulsif secoua son grand corps. Ses yeux flambè- rent... Mais ce ne fut qu'un éclair. Il les baissa presque aussitôt, et s'inclina devant le gouverneur. « Tu es le maître, seigneur, » lui dit-il, et arra- chant la croix de sa poitrine, il la posa sur une table. Sa main tremblait ; il y avait des larmes au bout de ses longs cils. Le vieux Pélissier en fut touché : « Allons, allons, mon brave, ce sera pour Tannée prochaine. » Et il lui tendait la main d'un air bon enfant. L'aga feignît de ne pas la voir, s'inclina sans ré- pondre et sortit. 11 savait à quoi s'en tenir sur la promesse du maréchal, et se voyait à tout jamais déshonoré par une intrigue de bureau. Le bruit de sa disgrâce s'était déjà répandu dans la ville. Les Juifs de la rue Bab-Azoun le regardaient passer en ricanant. Les marchands maures, au con- UN DÉCORÉ DU 15 AOUT. 157 traire, se détournaient de lui d'un air de pitié; et cette pitié lui faisait encore plus de mal que ces ri- res. Il s'en allait, longeant les murs, cherchant les ruelles les plus noires. La place de sa croix arrachée le brûlait comme une blessure ouverte. Et tout le temps, il pensait : « Que diront mes cavaliers? que diront mes femmes? » Alors il lui venait des bouffées de rage. Il se voyait prêchant la guerre sainte, là-bas, sur les frontières du Maroc toujours rouges d'incendies et de batailles; ou bien courant les rues d'Alger à la tête de son goum, pillant les Juifs, massacrant les chrétiens, et tombant lui-même dans ce grand désordre où il au- rait caché sa honte. Tout lui paraissait possible plu- tôt que de retourner dans sa tribu... Tout à coup, au milieu de ses projets de vengeance, la pensée de YEmberour jaillit en lui comme une lumière. UEmberour!... Pour Si-Sliman, comme pour tous les Arabes, l'idée de justice et de puissance se résumait dans ce seul mot. C'était le vrai chef des croyants de ces musulmans de la décadence ; l'autre, celui de Stamboul, leur apparaissait de loin comme un être de raison, une sorte de pape invisible qui n'avait gardé pour lui que le pouvoir spirituel, et dans l'hégire où nous sommes on sait ce que vaut ce pouvoir-là. Mais YEmberour avec ses gros canons, ses zouaves, sa flotte en fer!... Dès qu'il eut pensé à lui, Si-Sli- u 158 CONTES DU LUNDI. man se crut sauvé. Pour sûr l'empereur allait lui rendre sa croix. C'était l'affaire de huit jours de voyage, et il le croyait si bien qu'il voulut que son goum l'attendît aux portes d'Alger. Le paquebot du lendemain l'emportait vers Paris, plein de recueille- ment et de sérénité, comme pour un pèlerinage à la Mecque. Pauvre Si-SIiman! il y avait quatre mois qu'il était parti, et les lettres qu'il envoyait à ses femmes ne parlaient pas encore de retour. Depuis quatre mois, le malheureux aga était perdu dans le brouil- lard parisien, passant sa vie à courir les ministères, berné partout, pris dans le formidable engrenage de l'administration française , renvoyé de bureau en bureau, salissant ses bournous sur les coffres à bois des antichambres, à l'affût d'une audience qui n'ar- rivait jamais ; puis, le soir, on le voyait, avec sa longue figure triste, ridicule à force de majesté, at- tendant sa clef dans un bureau d'hôtel garni, et il remontait chez lui, las de courses, de démarches, mais toujours fier, cramponné à l'espoir, s'achar- nant comme un décavé à courir après son hon- neur. . . Pendant ce temps-là, ses cavaliers, accroupis à la porte Bab-Azoun, attendaient avec le fatalisme oriental ; les chevaux, au piquet, hennissaient du côté de la mer. Dans la tribu, tout était en suspens. Les moissons mouraient sur place, faute de bras. Les femmes, les enfants comptaient les jours, la UN DÉCORÉ DU 15 AOUT. 159 tête tournée vers Paris. Et c'était pitié de voir com- bien d'espoirs, d'inquiétudes et de ruines traînaient déjà à ce bout de ruban rouge... Quand tout cela fi- nirait-il? — « Dieu seul le sait, » disait le cafetier en sou- pirant, et par la porte entr'ouverte, sur la plaine violette et triste, son bras nu nous montrait un petit croissant de lune blanche qui montait dans le ciel mouillé... r MON RÉPI Ce matin, je l'ai retrouvé, oublié au fond d'une armoire, tout fané de poussière, frangé aux bords, rouillé aux chiffres, sans couleur et presque sans forme. En le voyant, je n'ai pu m'empêcher de rire.., « Tiens! mon képi... » Et tout de suite je me suis rappelé cette journée de fin d'automne, chaude de soleil et d'enthou- siasme, où je descendis dans la rue, tout fier de ma nouvelle coiffure, cognant mon fusil dans les vitrines pour rejoindre les bataillons du quartier et faire mon devoir de soldat citoyen. Ah ! celui qui m'au- rait dit que je n'allais pas sauver Paris, délivrer la France à moi seul, celui-là se serait certainement exposé à recevoir dans l'estomac tout le fer de ma baïonnette. .. On y croyait si bien à cette garde nationale ! Dans les jardins publics, dans les squares, les avenues, MON KÊPI. 161 aux carrefours, les compagnies se rangeaient, se nu- mérotaient , alignant des blouses parmi les uni- formes, des casquettes parmi les képis ; car la hâte était grande. Nous autres, chaque matin, nous nous réunissions sur une place aux arcades basses, aux larges portes, toute pleine de brouillards et de courants d'air. Après les appels, ces centaines de noms enfilés dans un chapelet grotesque, l'exercice commençait. Les coudes au corps, les dents serrées, les sections partaient au pas de course, gauche, droite! gauche, droite! Et tous, les grands, les petits, les poseurs, les infirmes, ceux qui portaient l'uniforme avec des souvenirs d'Ambigu, les naïfs empêtrés de hautes ceintures bleues qui leur fai- saient des tournures d'enfants de chœur, nous al- lions, nous virions tout autour de notre petite place, avec un entrain, une conviction. Tout cela eût été bien ridicule, sans cette basse profonde du canon, cet accompagnement continuel qui donnait de l'aisance et de l'ampleur à nos ma- nœuvres, étoffait les commandements trop grêles, atténuait les gaucheries, les maladresses et dans ce grand mélodrame de Paris assiégé tenait l'emploi de ces musiques de scène dont on se sert au théâtre pour donner du pathétique aux situations. Le plus beau, c'est quand nous montions au rem- part... Je me vois encore, par ces matins brumeux, passant fièrement devant la colonne de Juillet et lui rendant les honneurs militaires. Portez, armes!... n. 102 CONTES W LCKDI. Et ces longues rues de Charonne pleines de peuple, ces payés glissants où Ton avait tant de peine à mar- quer le pas ; puis , en approchant des bastions nos tambours qui battaient la charge. Ran! van /... Il me semble que j'y suis... C'était si saisissant, cette frontière de Paris, ces talus verts creusés pour les ca- nons, animés par les tentes déployées, la fumée des bivouacs, et ces silhouettes diminuées qui erraient tout en haut, dépassant l'entassement des sacs du bout des képis et de la pointe des baïonnettes. Oh ! ma première garde de nuit , cette course à tâtons dans le noir, dans la pluie, la patrouille ran* lant, se bousculant le long des talus mouillés, s'é- grenant en chemin, et me laissant, moi dernier, perché sur la porte Mon treuil, à une hauteur formi- dable. Quel temps de chien cette nuit-là ! Dans le grand silence étendu sur la ville et sur la campagne, on n'entendait que le vent qui courait autour des remparts, courbait les sentinelles, emportait les mots d'ordre et faisait claquer les vitres d'un vieux réverbère en bas sur le chemin de ronde. Le diable soit du réverbère ! Je croyais chaque fois entendre traîner le sabre d'un uhlan et je restais là , l'arme haute, et le qui vive ! aux dents... Tout à coup la pluie devenait plus froide. Le ciel blanchissait sur Paris. On voyait monter une tour, une coupole. Un fiacre roulait au loin, une cloche sonnait. La ville géante s'éveillait, et dans son premier frisson mati- nal secouait un pou de vie autour d'elle. Un coq MON -KEPI. 163 chantait de l'autre côté du talus... À mes pieds, dans le chemin de ronde encore noir, passait un "bruit de pas, un cliquetis de ferraille ; et à mon « halte-là! qui vive?» lancé d'une voix terrible, une petite voix, timide et grelottante montait vers moi dans le brouillard : « Marchande de café ! » Que voulez-vous ! On en était alors aux premiers jours du siège, et nous nous imaginions , pauvres miliciens naïfs, que les Prussiens, passant sous le feu des forts, allaient arriver jusqu'au pied du rem- part, appliquer leurs échelles et grimper une belle nuit au milieu des hourras et des lances à feu agi- tées dans les ténèbres... Avec ces imaginations 7 -lâ , vous pensez si on s'en donnait des alertes... Presque toutes les nuits, c'était des : « Aux armes ! aux armes ! » des réveils en sursaut, des bousculades à travers les faisceaux renversés, des officiers effarés qui nous criaient : «Du sang-froid ! du sang-froid ! » pour essayer de s'en donner à eux-mêmes ; et puis, le jour venu , on apercevait un malheureux cheval échappé, gambadant sur les fortifications et broutant l'herbe du talus, sans se douter qu'à lui seul il avait figuré un escadron de cuirassiers blancs, et servi de cible à tout un bastion en arm... C'est tout cela que mon képi me rappelle ; une foule d'émotions , d'aventures , de paysages, Nan- terre, la Courneuve, le Moulin-Saquet et ce joli coin de Marne où l'intrépide 96 e a vu le feu pour la pre- 104 CONTES DU LUNDI. mière et la dernière fois. Les batteries prussiennes étaient en face de nous , installées au bord d'une route derrière un petit bois , comme un de ces ha- meaux tranquilles dont on voit la fumée à travers les branches ; sur la ligne ferrée , à découvert, où nos chefs nous avaient oubliés, les obus pleuvaient avec des chocs retentissants et des étincelles sinistres... Ah! mon pauvre képi, tu n'étais pas trop crâne ce jour-là, et tu as bien des fois fait le salut militaire, plus bas même qu'il ne convenait. N'importe ! ce sont là de jolis souvenirs, un peu grotesques, mais avec un petit pompon d'héroïsme ; et si tu ne m'en rappelais pas d'autres... Malheureu- sement il y a aussi les nuits de garde dans Paris, les postes dans les boutiques à louer, le poêle étouffant, les bancs cirés , les factions monotones aux portes des mairies devant la place mouillée de ce gâchis d'hiver qui reflète la ville dans ses ruisseaux, la po- lice des rues, les patrouilles dans les flaques d'eau, les soldats qu'on ramassait ivres, errants, les filles, les voleurs , et ces matins blafards où l'on rentrait avec un masque de poussière et de fatigue , des odeurs de pipe, de pétrole, de vieux varech, collées aux vêtements. Et les longues journées bêtes , les élections d'officiers pleines de discussions, de papo- tages de compagnie, les punchs d'adieu, les tour-' nées de petits verres, les plans de bataille expliqués sur des tables de café avec des allumettes, les votes, la politique et sa sœur la sainte flâne, cette inaction MON KEPI. 16o qu'on ne savait comment remplir, ce temps perdu qui vous enveloppait d'une atmosphère vide où Ton avait envie de s'agiter, de gesticuler. Et les chasses à l'espion, les défiances absurdes, les confiances exagérées, la sortie en masse, la trouée, toutes les folies, tous les * délires d'un peuple emprisonné... Voilà ce que je retrouve, affreux képi , en te regar- dant. Tu les as eues toutes, toi aussi, ces folies-là. Et si le lendemain de Buzenval je ne t'avais pas jeté en haut d'une armoire , si j'avais fait comme tant d'autres qui se sont obstinés à te garder, à t'orner d'immortelles, de galons d'or, à rester des numéros dépareillés de bataillons épars, qui sait sur quelle barricade tu aurais fini par m'entrainer... Ah! déci- dément, képi de révolte et d'indiscipline, képi de paresse, d'ivresse, de club, de radotages, képi de la guerre civile, tu ne vaux pas même le coin de rebut que je t'avais laissé chez moi. A la hotte!... LE TURCO DE LA GOMMONS C'était un petit timbalier de tirailleurs indigènes. 11 s'appelait Kadour, venait de la tribu du Djendel, et faisait partie de cette poignée de turcos qui s'é- taient jetés dans Paris à la suite de l'armée de Vinoy. De Wissembourg jusqu'à Champigny, il avait fait toute la campagne, traversant les champs de bataille comme un oiseau de tempête, avec ses cliquettes de fer et sa derbouha (tambour arabe) ; si vif , si re- muant, que les balles ne savaient où le prendre. Mais quand l'hiver fut venu, ce petit bronze africain rougi au feu de la mitraille ne put supporter les nuits de grandgarde, l'immobilité dans la neige; et un matin de janvier, on le ramassa au bord de la Marne, les pieds gelés, tordu par le froid. Il resta longtemps àl'ambulance. C'est là que je le vis pour la première fois. Triste et patient comme un chien malade, lelurco LE TUUCO DE LA COMMUNE. 167 regardait autour de lui avec un grand œil doux. Quand on lui parlait , il souriait et montrait ses dents. C'est tout ce qu'il pouvait faire ; car notre langue lui était inconnue, et à peine s'il parlait le sabir, ce patois algérien composé de provençal, d'italien, d'arabe, fait de mots bariolés ramassés comme des coquillages tout le long des mers la- tines. Pour se distraire, Kadour n'avait que sa dev- bouka. De temps en temps, quand il s'ennuyait trop, on la lui apportait sur son lit, et on lui permet- toit d'en jouer, mais pas trop fort, à cause des autres malades. Alors sa pauvre figure noire, si terne , si éteinte dans le jour jaune et ce triste paysage d'hiver qui montait de la rue, s'animait, grimaçait, suivait •tous les mouvements du rhythme. Tantôt il battait la charge, et 1 éclair de ses dents blanches passait dans un rire féroce; ou bien ses yeux se mouillaient à quelque aubade musulmane, sa narine se gonflait, et dans l'odeur fade de l'ambulance , au milieu des fioles et des compresses, il revoyait les bois de Bli- dah chargés d'oranges, et les pelites Moresques sor- tant du bain , masquées de blanc et parfumées de verveine. Deux mois se passèrent ainsi. Paris, en ces deux mois , avait bien fait des choses ; mais Kadour ne s'en doutait pas. Il avait entendu passer sous ses fe- nêtres le troupeau las et désarmé qui rentrait , plus tard les canons promenés, roulés du matin au soir, 168 CONTES DU LUNDI. puis le tocsin, la canonnade. A tout cela, il ne com- prit rien, sinon qu'on était toujours en guerre , et qu'il allait pouvoir se battre , puisque ses jambes étaient guéries. Le voilà parti, son tambour sur le dos, en quête de sa compagnie. Il ne chercha pas longtemps. Des fédérés qui passaient l'emmenèrent à la Place. Apres un long interrogatoire, comme on n'en pouvait rien tirer que des bono bezef, ma- cache bono, le général de ce jour-Là finit par lui donner dix francs, un cheval d'omnibus, et l'attacha à son état-major. 11 y avait un peu de tout dans ces états-majors de la Commune, des souquenilles rouges, des mantes polonaises , des justaucorps hongrois, des vareuses de marin, et de l'or, du velours , des paillons f des chamarrures. Avec sa veste bleue, brodée de jaune, son turban, sa derbouka, le turco vint compléter la mascarade. Tout joyeux de se trouver en si belle compagnie, grisé parle soleil, la canonnade, le train des rues, cette confusion d'armes et d'uniformes, persuadé d'ailleurs que c'était la guerre contre la Prusse qui continuait avec je ne sais quoi de plus vivant, de plus libre, ce déserteur sans le savoir se mêla naïvement à la grande bacchanale parisienne, et fut une célébrité du moment. Partout sur son pas- sage, les fédérés l'acclamaient, lui faisaient fête. La Commune était si fière de l'avoir , qu'elle le mon- trait, l'affichait, le portait comme une cocarde. Vingt fois par jour la Place l'envoyait à la Guerre, la Guerre LE TDRCO DE LA COMMUNE 16 LA BATAILLE DU PÈRE-LAC H AISE. 181 Comme vous voyez, ils n'étaient plus que quatre ou cinq ; mais ils avaient des femmes avec eux... Ah i je ne l'oublierai jamais ce soir de paye. En bas, Paris flambait, l'Hôtel de ville, l'Arsenal, les greniers d'abondance. Dans le Père-Lachaise, on y voyait comme en plein jour. Les fédérés essayèrent encore de se remettre aux pièces ; mais ils n'étaient pas assez nombreux, et puis Montmartre leur faisait peur. Alors ils entrèrent dans un caveau et se mirent à boire et à chanter avec leurs gueuses. Le vieux s'était assis entre ces deux grandes figures de pierre qui sont à la porte du tombeau Favronne, et il regardait Paris brûler avec un air terrible. On aurait dit qu'il se doutait que c'était sa dernière nuit. A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui est arrivé. Je suis rentré chez nous, cette petite baraque que vous voyez là-bas perdue dans les branches. J'étais très-fatigué. Je me suis mis sur mon lit, tout habillé, en gardant ma lampe allumée comme dans une nuitd'orage. . . Tout à coup on frappe à la porte brusquement. Ma femme va ouvrir, toute tremblante. Nous croyions voir encore les fédérés... C'était la marine. Un commandant, des enseignes, un médecin. Ils m'ont dit : « Levez-vous... faites-nous du café. » Je me suis levé, j'ai fait leur café. On entendait dans le cimetière un murmure, un mouvement con- fus comme si tous les morts s'éveillaient pour le 16 m CONTES DU LUNDI. dernier jugement. Les officiers ont bu bien vite, tout debout, puis ils m'ont emmené dehors avec eux. C'était plein de soldats, de marins. Alors on m'a placé à la tête d'une escouade, et nous nous sommes mis à fouiller le cimetière, tombeau par tombeau. De temps en temps, les soldats, voyant remuer les feuilles, tiraient un coup de fusil au fond d'une allée, sur un buste, dans un grillage. Par-ci par-là on découvrait quelque malheureux caché dans un coin de chapelle. Son affaire n'était pas longue... C'est ce qui arriva pour mes artilleurs. Je les trouvai tous, hommes et femmes, en tas devant ma guérite, avec le vieux médaillé par-dessus. Ce n'était pas gai à voir dans le petit jour froid du matin... Brrr... Mais ce qui me saisit le plus, c'est une longue file de gardes nationaux qu'on amenait à ce moment-là de la prison de la Roquette, où ils avaient passé la nuit. Ça montait la grande allée, lentement, comme un convoi. On n'entendait pas un mot, pas une plainte. Ces malheureux étaient si éreintés, si aplatis ! il y en avait qui dormaient en marchant, et l'idée qu'ils allaient mourir ne les réveillait pas. On les fit passer dans le fond du cimetière, et la fusillade commença. Ils étaient cent quarante-sept. Vous pensez si ça a duré longtemps... C'est ce qu'on appelle la bataille du Père-Lachaise... » Ici le bonhomme, apercevant son brigadier, me quitta brusquement, et je restai seul à regarder sur sa guérite ces noms de la dernière paye écrits à la LA BATAILLE DU PÊKE-LACIÏAISE. 183 lueur de Paris incendie. J'évoquais cette nuit de mai, traversée d'obus, rouge de sang et de flammes, ce grand cimetière désert éclairé comme une ville en fête, les canons abandonnés au milieu du carrefour, tout autour les caveaux ouverts, l'orgie dans les tombes, et près de là, dans ce fouillis de dômes, de colonnes, d'images de pierre que les soubresauts de la flamme faisaient vivre, le buste au large front, aux grands yeux, de Balzac qui regardait. LES PETITS PÂTÉS Ce matin-là, qui était un dimanche, le pâtissier Sureau de la rue Turenne appela son mitron, et lui dit : « Voilà les petits pâtés de M. Bonnicar... va les porter et reviens vite... Il paraît que les Versaillais sont entrés dans Paris. » Le petit, qui n'entendait rien à la politique, mit les pâtés tout chauds dans sa tourtière, la tourtière dans une serviette blanche et le tout d'aplomb sur sa barrette, partit au galop pour l'île Saint-Louis, où logeait M. Bonnicar. La matinée était magnifique, un de ces grands soleils de mai qui emplissent les frui- teries de bottes de lilas et de cerises en bouquets. Malgré la fusillade lointaine et les appels des clai- rons au coin des rues, tout ce vieux quartier du Ma- LES PETITS PATES. 185 rais gardait sa physionomie paisible. 11 y avait du dimanche dans l'air, des rondes d'enfants au fond des cours, de grandes filles jouant au volant devant les portes, et cette petite silhouette blanche, qui trot- tait au milieu de la chaussée déserte dans un bon parfum de pâte chaude, achevait de donner à ce ma- tin de bataille quelque chose de naïf et d'endiman- ché. Toute l'animation du quartier semblait s'être répandue dans la rue de Rivoli. On traînait des ca- nons, on travaillait aux barricades; des groupes à chaque pas, des gardes nationaux aui s'affairaient. Mais le petit pâtissier ne perdit pas la tête. Ces en- fants-là sont si habitués à marcher parmi les foules et le brpuhaha de la rue ! C'est aux jours de fête et de train, dans l'encombrement des premiers de Tan, des dimanches gras, qu'ils ont le plus à courir; aussi les révolutions ne les étonnent guère. Il y avait plaisir vraiment à voir la petite barrette blanche se faufiler au milieu des képis et des baïon- nettes, évitant les chocs, balancée gentiment, tantôt très-vite, tantôt avec une lenteur forcée où l'on sen- tait encore la grande envie de courir. Qu'est-ce que cela lui faisait à lui , la bataille ! L'essentiel était d'arriver chez les Bonnicar pour le coup de midi, et d'emporter bien vite le petit pourboire qui l'atten- dait sur la tablette de l'antichambre. Tout à coup il se fit dans la foule une poussée ter- rible ; et des pupilles de la République défilèrent au pas de course, en chantant. C'étaient des gamins de 16. ihG CONTES DU LUNDI. douze à quinze ans, affublés de chassepots, de cein- tures rouges, de grandes bottes, aussi fiers d'être dé- guisé? en soldats que quand ils courent, les mardis gras,- avec des bonnets en papier et un lambeau d'ombrelle rose grotesque dans la boue du boule- vard. Cette fois, au milieu de la bousculade, le petit pâtissier eut beaucoup de peine à garder son équi- libre ; mais sa tourtière et lui avaient fait tant de glissades sur la glace, tant de parties de marelle en plein trottoir, que les petits pâtés en furent quittes pour la peur. Malheureusement cet entrain, ces chants, ces ceintures rouges, l'admiration, la curio- sité, dounèrent au mitron l'envie de faire un bout de route en si belle compagnie ; et dépassant sans s'en apercevoir l'Hôtel de ville et les ponts de l'île Saint-Louis, il se trouva emporté je ne sais où, dans la poussière et le vent de cette course folk II Depuis au moins vingt-cinq ans , c'était l'usage chez les Bonnicar de manger des petits pâtés le di- manche. A midi très-précis, quand toute la famille — petits et grands — était réunie dans le salon, un coup de sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde : LES PETITS PATES. 187 « Ah !.., voilà le pâtissier. » Ators avec un grand remuement de chaises, un froufrou d'endimanchement, une expansion d'enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois heu- reux s'installaient autour des petits pâtés symétri- quement empilés sur le réchaud d'argent. Ce jour-là la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar. regardait sa pendule, une vieille pen- dule surmontée d'un héron empaillé, et qui n'avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâil- laient aux vitres, guettant le coin de rue où le mi- tron tournait d'ordinaire. Les conversations languis- saient; et la faim, que midi creuse de ses douze coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien triste, malgré l'antique argenterie lui- sante sur la nappe damassée, et les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs. Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue par- ler à l'oreille de son maître... rôti brûlé... petits pois trop cuits... Mais M. Bonnicar s'entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés ; et, furieux contre Sureau, il résolut d'aller voir lui-même ce que signifiait un retard aussi inouï. Comme il sor- tait, en brandissant sa canne , très en colère , des voisins l'avertirent : « Prenez garde, M. Bonnicar... on dit que les Ver- saillais sont entrés dans Paris. » Il ne voulut rien entendre , pas même la fusillade qui s'en venait de Neuilly à fleur d'eau, pas même 188 CONTES DU LUNDI. le canon d'alarme de l'Hôtel de ville secouant toutes les vitres du quartier. « Oh! ce Sureau... ce Sureau!... » Et dans l'animation de la course il parlait seul, se voyait déjà là-bas autnilieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne, faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là quelques fédérés à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé. « Où allez-vous, citoyen? » Le citoyen s'expliqua ; mais l'histoire des petits pâtés parut suspecte, d'autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des lunettes d'or, toute la tournure d'un vieux réactionnaire. « C'est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l'envoyer à Rigault. » Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n'étaient pas fâchés de quitter la barricade, pous- sèrent devant eux à coups de crosse le pauvre homme exaspéré. Je ne sais pas comment ils firent leur compte/ mais une demi-heure après, ils étaient tous raflés par la ligne et s'en allaient rejoindre une longue co- lonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour Versailles. M. Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne, racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au milieu LES PETITS PATES. 189 de ce grand bouleversement, que les officiers ne fai- saient qu'en rire. « C'est bon, c'est bon, mon vieux... Vous vous ex- pliquerez à Versailles. » Et par les Champs-Elysées, encore tout blancs de la fumée des coups de feu, la colonne s'ébranla entre deux files de chasseurs. in Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et compactes. Pour empêcher le convoi de s'éparpiller, on les obligeait à se donner le bras; et le long troupeau humain faisait en piétinant dans la poussière de la route comme le bruit d'une grande pluie d'orage. Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre deux vieilles sor- cières qui sentaient le pétrole et l'eau-de-vie ; et d'entendre ces mots de : « Pâtissier, petits pâtés » qui revenaient toujours dans ses imprécations , on pensait autour de lui qu'il était devenu fou. Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête. Aux montées, aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu, est-ce qu'il ne se 100 CONTES DU LUNDI. figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui rem- plissait les vides , la veste blanche et la barette du petit garçon de chez Sureau? Et cela dix fois dans la route! Ce petit éclair blanc passait devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissait au milieu de cette houle d'uniformes, de blouses, de haillons. Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles; et quand la foule vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux , hagard, tout le monde fut d'accord pour lui trouver une tète de scélérat. Ou disait : « C'est Félix Pyat... Non! c'est Delescluze. » Les chasseurs de l'escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et sauf jusqu'à la cour de l'O- rangerie. Là seulement le pauvre troupeau put se disperser, s'allonger sur le sol, reprendre haleine. H y en avait qui dormaient, d'autres qui juraient , d'autres qui toussaient, d'autres qui pleuraient; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait pas. Assis au bord d'un perron, la tête dans ses mains, aux trois quarts mort de faim, de honte, de fatigue , il re- voyait en esprit cette malheureuse journée, son dé- part de là-bas, ses convives inquiets, ce couvert mis jusqu'au soir et qui devait l'attendre encore, puis l'humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un pâtissier inexact. « Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés !... » dit tout à coup une voix près de lui; et le bon- LES PETITS PÂTÉS. 101 homme en levant la tête fut bien étonné de voir le petit garçon de chez Sureau , qui s'était fait pincer avec les pupilles de la République , découvrir et lui présenter la tourtière cachée sous son tablier blanc. C'est ainsi que, malgré l'émeute et l'emprisonne- ment, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonni- car mangea des petits pâtés. MONOLOGUE A BORD Depuis deux heures, tous les feux sont éteints, tous les sabords fermés. Dans la batterie basse, qui nous sert de dortoir, il fait noir et lourd, on étouffe. J'entends les camarades qui se retournent dans leurs hamacs, rêvent tout haut, gémissent en dormant. Ces journées sans travail, où la tête seule marche et se fatigue, vous font un mauvais som- meil, plein de fièvres et de soubresauts. Mais même ce sommeil-là, moi je suis long à le trouver. Je ne peux pas dormir; je pense trop. En haut, sur le pont, il pleut. Le vent souffle. De temps en temps, quand le quart change, il y a une cloche qui sonne dans le brouillard, tout au bout du navire. Chaque fois que je l'entends, ça me rappelle mon Paris et le coup de six heures dans les fabriques ; — il n'en manque pas des fabriques autour de chez nous ! Je vois tout notre petit loge- MONOLOGUE A BORD. 193 ment, les enfants qui reviennent de l'école, la mère au fond de l'atelier en train de finir quelque chose contre la croisée, et s'efforçant de retenir ce brin de jour qui baisse, jusqu'à la fin de son aiguillée. Ah ! misère , qu'est-ce que tout ça va devenir, maintenant? J aurais peut-être mieux fait de les emmener avec moi, puisqu'on me le permettait. Mais qu'est-ce que vous voulez ! C'est si loin. J'avais peur du voyage, du climat pour les enfants. Puis il aurait fallu vendre notre fonds de passementerie, ce petit avoir si péni- blement gagné, monté pièce à pièce en dix ans. Et mes garçons, qui n'auraient plus été à l'école! Et la mère, obligée de vivre au milieu d'un tas de traî- nées!... Ah! ma foi, non. J'aime mieux souffrir tout seul... C'est égal! quand je monte là-haut sur le pont, et que je vois toutes ces familles installées là comme chez elles, les mères cousant des chiffons, les enfants dans leurs jupes, ça me donne toujours envie de pleurer. * Le vent grandit, les vagues s'enflent. La frégate file, penchée sur le côté. On entend crier ses mâts, craquer ses voiles. Nous devons aller très-vite. Tant mieux, on sera plus vite arrivé... Cette île des Pins, qui m'effrayait tant au moment du procès, à pré- sent elle me fait envie. C'est un but, un repos. Et je suis si las! Il y a des moments où tout ce que j'ai vu depuis vingt mois me tourne devant les yeux, à me donner le vertige. C'est le siège des Prussiens, 17 194 CONTES OU LUNDI. les remparts, l'exercice; ensuite les clubs, les enter- rements civils avec des immortelles à la boutonnière, les discours au pied de la Colonne, les fêtes de la Commune à l'Hôtel de Ville, les revues de Cluseret, les sorties, la bataille, la gare de Clamart «t tous ces petits murs où Ton s'abritait pour tirer sur les gendarmes; ensuite Satory, les pontons, les commissaires . les transbordements d'un navire à l'autre, ces allées et venues qui vous taisaient dix fois prisonniers par les changements de prisons; enfin la salle des conseils de guerre, tous ces offi- ciers en grand costume assis au fond en fer a cheval, les voitures cellulaires, l'embarquement, le départ, tout cela confondu dans le tangage et l'abasourdis- sement des premiers jours de mer. Ouf! J'ai comme un masque de fatigue, de poussière, de je ne sais pas quoi collé sur la figure. 11 me semble que je ne me suis pas lavé depuis dix ans. Oh 1 oui, ça Va me sembler bon de prendre pied quelque part, de faire halte. Us disent que là-bas j'aurai un bout de terrain, des outils, une petite maison... Une petite maison! Nous en avions rêvé une, ma femme et moi, du côté de Saint-.Mandé ; basse, avec un petit jardin étalé devant, comme un tiroir ouvert plein de légumes et de fleurs. On se- rait venu là le dimanche, du matin au soir, prendre de l'air et du soleil pour toute la semaine. Puis les enfants grandis, mis au commerce, on s'y serait J MONOLOGUE A BORD. " 495 retiré bien tranquille. Pauvre bête, va, te voilà retiré maintenant, et tu vas l'avoir ta maison de campagne ! Ah! malheur, quand je pense que c'est la politique qui est la cause de tout. Je m'en défiais pourtant de cette sacrée politique. J'en avais toujours eu peur. D'abord je n'étais pas riche, et, avec mon fonds à payer, je n'avais pas beaucoup le temps de lire les journaux, ni d'aller entendre les beaux parleurs dans les réunions. Mais le maudit siège est arrivé, la garde nationale, rien à faire qu'à brailler et à boire. Ma foi! je suis allé aux clubs avec les autres, et tous leurs grands mots ont fini par me griser. Les droits de l'ouvrier! le bonheur du peuple! Quand la Commune est venue, j'ai cru que c'était Fâge d'or des pauvres gens qui arrivait. D'autant qu'on m'avait nommé capitaine, et que tous ces états- majors habillés de frais, ces galons, ces brande- bourgs, ces aiguillettes donnaient beaucoup d'ouvrage à la maison. Plus tard, quand j'ai vu comment tout cela marchait, j'aurais bien voulu m'en aller, mais j'avais peur de passer pour un lâche. Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut? Les porte-voix ronflent. Des grosses bottes courent sur le pont mouillé... Ces matelots, pourtant quelle dure exis- tence ça mène. En voilà que le sifflet du quartier- maître vient de prendre en plein sommeil. Ils mon- tent sur le pont encore tout endormis, tout suants. Il faut courir dans le noir, dans le froid. Les plan- 196 CONTES DU LUNDI. ches glissent, les cordages sont gelés et brûlent les mains qui s'y accrochent. Et pendant qu'ils sont pendus là-haut, au bout des vergues, ballottés entre le ciel et l'eau, à rouler de grandes toiles toutes raides, un coup de vent arrive qui les arrache, les emporte, les éparpille en pleine mer comme un vol de mouettes. Ah ! c'est une vie autrement rude que celle de l'ouvrier parisien, et autrement mal payée. Cependant ces gens-là ne se plaignent pas, ne se révoltent pas. Ils vous ont des airs tranquilles, des yeux clairs bien décidés, et tant de respect pour leurs chefs! On voit bien qu'ils ne sont pas venus sou- vent dans nos clubs. Décidément c'est une tempête. La frégate est secouée horriblement. Tout danse, tout craque. Des paquets d'eau s'abattent sur le pont avec un bruit de tonnerre; puis pendant cinq minutes ce sont des petites rigoles qui s'écoulent de tous côtés. Autour de moi, on commence à se secouer. Il y en a qui ont le mal de mer, d'autres qui ont peur. Cette immobilité forcée dans le danger, c'est bien la pire des prisons... Et dire que pendant que nous sommes là parqués comme un bétail, ballottés à tâtons dans ce vacarme sinistre qui nous entoure, tous ces beaux fils de la Commune à écharpes d'or, à plastrons rou- ges, tous ces poseurs, tous ces lâches qui nous pous- saient en avant, sont bien tranquilles dans des cafés, dans des théâtres, à Londres, à Genève, tout près de France. Quand j'y songe, il me vient des rages! ! MONOLOGUE A BORD. 191 Toute la batterie est réveillée. On s'appelle d'un hamac à l'autre; et comme on est tous Parisiens, on commence à blaguer, à ricaner. Moi, je fais semblant de dormir, pour qu'on me laissé tranquille. Quel horrible supplice de n être jamais seul, de vivre à tas I II faut se monter à la colère des autres, dire comme eux, affecter des haines qu'on n'a pas, sous peine de passer pour un mouchard. Et toujours la blague, la blague... Quelle mer, bon Dieu! On sent que le vent creuse de grands trous noirs où la frégate plonge et tourbillonne... Allons, j'ai bien fait de ne pas les emmener. C'est si bon de penser à cette heure qu'ils sont là-bas bien abrités dans notre petite chambre ! Du fond de la batterie noire, il me semble que je vois le rayon de lampe abaissé sur tous ces fronts, les enfants endormis et la mère penchée qui songe et qui travaille... L ._ LES FÉES DE FRANCE CONTE FANTASTIQUE — Accusée, levez-vous, dit le président. Un mouvement se fit au banc hideux des pétro- leuses, et quelque chose d'informe et de grelottant vint s'appuyer contre la barre. C'était un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles fleurs, de vieux panaches, et là-dessous une pauvre figure fanée, tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d'un vieux mur. « Comment vous appelez-vous? » lui demanda-t-on. — Mélusine. — Vous dites?... » Elle répéta très-gravement : « Mélusine. » Sous sa forte moustache de colonel de dragons, le président eut un sourire, mais il continua sans sourciller : LES FÉES DE FRANCE. 109 « Votre âge? — Je ne sais plus. . — Votre profession? — Je suis fée !... » Pour le coup l'auditoire, le conseil, le commis- saire du gouvernement lui-même, tout le monde partit d'un grand éclat de rire; mais cela ne la troubla point, et de sa petite voix claire et chevro- tante, qui montait haut dans la salle et planait comme une voix de rêve, la vieille reprit : « Ah ! les fées de France, où sont-elles? Toutes mortes, mes bons messieurs. Je suis la dernière ; il ne reste plus que moi... En vérité, c'est grand dommage, car la France était bien plus belle quand elle avait encore ses fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa candeur, sa jeunesse. Tous les en- droits que nous hantions, les fonds de parcs em- broussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des vieux châteaux, les brumes d'étangs, les grandes landes marécageuses recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d'agrandi. A la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu partout traînant nos jupes dans un rayon de lune, ou courant sur les prés à la pointe des herbes. Les paysans nous aimaient, nous vénérafent. « Dans les imaginations naïves, nos fronts cou- ronnés de perles, nos baguettes, nos quenouilles en- chantées mêlaient un peu de crainte à l'adoration. Aussi nos sources restaient toujours claires. Les 200 CONTES DU LUNDI. charrues s'arrêtaient aux chemins que nous gardions; et comme nous donnions le respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde, d'un bout de la France à l'autre on laissait les forêts grandir, les pierres crouler d'elles-mêmes. « Mais le siècle a marché. Les chemins de fer sont venus. On a creusé des tunnels, comblé les étangs, et fait tant de coupes d'arbres, que bientôt nous n'avons plus su où nous mettre. Peu à peu les paysans n'ont plus cru à nous. Le soir, quand nous frappions à ses volets, Robin disait : « C'est le vent » et se rendormait. Les femmes venaient faire leurs lessives dans nos étangs. Dès lors c'a été fini pour nous. Comme nous ne vivions que de la croyance populaire, en la perdant, nous ayons tout perdu. La vertu de nos baguettes s'est évanouie, et de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de vieilles femmes, ridées, mé- chantes comme des fées qu'on oublie; avec cela notre pain à gagner et des mains qui ne savaient rien faire. Pendant quelque temps, on nous a ren- contrées dans les forêts traînant des charges de bois mort, ou ramassant des glanes au bord des routes. Mais les forestiers étaient durs pour nous, les pay- sans nous jetaient des pierres. Alors, comme les pauvres qui ne trouvent plus à gagner leur vie au pays, nous sommes allées la demander au travail des grandes villes. « Il y en a qui sont entrées dans des filatures. Ll S FÉES DE FRANCE. 201 D'autres ont vendu des pommes l'hiver, au coin des ponts, ou des chapelets à la porte des églises. Nous poussions devant nous des charrettes d'oran- ges, nous tendions aux passants des bouquets d'un sou dont personne ne voulait, et les petits se mo- quaient de nos mentons branlants, et les sergents de ville nous faisaient courir, et les omnibus nous renversaient. Puis la maladie, les privations, un drap d'hospice sur la tête... Et voilà comme la France a laissé toutes ses fées mourir. Elle en a été bien punie l « Oui, oui, riez, mes braves gens. En attendant, nous venons de voir ce que c'est qu'un pays qui n'a plus de fées. Nous avons vu tous ces paysans repus et ricaneurs ouvrir leurs huches aux Prus- siens et leur indiquer les routes. Voilà! Robin ne croyait plus aux sortilèges; mais il ne croyait pas davantage à la patrie... Ah! si nous avions été là, nous autres, de tous ces Allemands qui sont entrés en France pas un ne serait sorti vivant. Nos draks, nos feux follets les auraient conduits dans des fon- drières. A toutes ces sources pures qui portaient nos noms, nous aurions mêlé des breuvages enchan- tés qui les auraient rendus fous ; et dans nos assem- blées, au clair de lune, d'un mot magique, nous aurions si bien confondu les routes, les rivières, si bien enchevêtré de ronces, de broussailles, ces dessous de bois où ils allaient toujours se blottir, que les petits yeux de chat de M. de Moltke n'au- C02 COUTES MJ LUNDI, raient jamais pu s'y reconnaître. Avec nous, les paysans auraient marché. Des grandes fleurs de nos étangs nous aurions fait des baumes pour les bles- sures, les fils de la Vierge nous auraient servi de charpie ; et sur les champs de bataille, le soldat mourant aurait vu la fée de son canton se pencher sur ses yeux à demi fermés pour lui montrer un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui rappelle le pays. C'est comme cela qu'on fait la guerre nationale, la guerre sainte. Mais hélas! dans les pays qui ne croient plus, dans les pays qui n'ont plus de fées, cette guerre-là n'est pas possible. » Ici la petite voix grêle s'interrompit un moment, et le président prit la parole : « Tout ceci ne nous dit pas ce que vous faisiez du pétrole qu'on a trouvé sur vous quand les soldats vous ont arrêtée. — Je brûlais Paris, mon bon monsieur, répondit la vieille très-tranquillement. Je brûlais Paris parce que je le hais, parce qu'il rit de tout, parce que c'est lui qui nous a tuées. C'est Paris qui a envoyé des savants pour analyser nos belles sources mira- culeuses, et dire au juste ce qu'il entrait de fer et de soufre dedans. Paris s'est moqué de nous sur ses théâtres. Nos enchantements sont devenus des trucs, nos miracles des gaudrioles, et l'on a vu tant de vilains visages passer dans nos robes roses, nos chars ailés, au milieu de clairs de lune en feu de Bengale, qu'on ne peut plus penser à nous sans LES FÉES DE FRANCE. 205 rire... Il y avait des petits enfants qui nous con- naissaient par nos noms, nous aimaient, nous crai- gnaient un peu ; mais au lieu des beaux livres tout en or et en images, où ils apprenaient notre his- toire, Paris- maintenant leur a mis dans les mains la science à la portée des enfants, de gros bouquins d'où l'ennui monte comme une poussière grise et efface dans les petits yeux nos palais enchantés et nos miroirs magiques... Oh! oui, j'ai été contente de le voir flamber, votre Paris... C'est moi qui remplis^ sais les boites des pétroleuses, et je les conduisais moi-même aux bons endroits : « Allez, mes filles, « brûlez tout, brûlez, brûlez!... » « — Décidément cette vieille est folle, dit le pré- sident. Emmenez-la. » DEUXIÈME PARTIE CAPRICES ET SOUVENIRS 18 UN TENEUR DE LIVRES « Brr. . . quel brouillard ! ...» dit le bonhomme en mettant le pied dans la rue. Vite il retrousse son collet, ferme son cache-nez sur sa bouche, et la tête baissée, les mains dans ses poches de derrière, ii part pour le bureau en sifflotant. Un vrai brouillard, en effet. Dans les rues, ce n'est rien encore ; au cœur des grandes villes le brouillard ne tient pas plus que la neige. Les toits le déchirent, les murs l'absorbent ; il se perd dans les maisons à mesure qu'on les ouvre, fait les esca- liers glissants, les rampes humides. Le mouvement des voitures, le va-et-vient des passants, ces passants du matin, si pressés et si pauvres, le hache, l'em- porte, le disperse. Il s'accroche aux vêtements de bureau, étriqués et minces, aux waterproofs des fil- lettes de magasin, aux petits voiles flasques, aux grands cartons de toile cirée. Mais sur les quais en- 208 CONTES DU LUNDI. core déserts, sur les ponts, la berge, la rivière, c'est une brume lourde, opaque, immobile, où le soleil monte, là-haut, derrière Notre-Dame, avec des lueurs de veilleuse dans un verre dépoli. Malgré le vent, malgré la brume, l'homme en question suit les quais, toujours les quais, pour aller à son bureau. Il pourrait prendre un autre chemin, mais la rivière paraît avoir un attrait mys- térieux pour lui. C'est son plaisir de s'en aller le long des parapets, de frôler ces rampes de pierre usées aux coudes des flâneurs. A cette heure, et par le temps qu'il fait, les flâneurs sont rares. Pourtant, de loin en loin, on rencontre une femme chargée de linge qui se repose contre le parapet, ou quelque pauvre diable accoudé, penché vers l'eau d'un air d'ennui. Chaque fois l'homme se retourne, les re- garde curieusement et l'eau après eux, comme si une pensée intime mêlait dans son esprit ces gens à la rivière. Elle n'est pas gaie, ce matin, la rivière. Ce brouil- lard qui monte entre les vagues semble l'alourdir. Les toits sombres des rives, tous ces tuyaux de che- minée inégaux et penchés qui se reflètent, se croi- sent et fument au milieu de l'eau, font penser à je ne sais quelle lugubre usine qui, du fond de la Seine, enverrait à Paris toute sa fumée en brouil- lard. Notre homme, lui, n'a pas l'air de trouver cela si triste. L'humidité le pénètre de partout, ses vête- ments n'ont pas un fil de sec ; mais il s'en va tout UN TENEUR DE LIVRES. 209 de même en sifflotant avec un sourire heureux au coin des lèvres. 11 y a si longtemps qu'il est fait aux brumes de la Seine! Puis il sait que là-bas, en arri- vant, il va trouver une bonne chancelière bien four- rée, son poêle qui ronfle en l'attendant, et la petite plaque chaude où il fait son déjeuner tous les ma- tins. Ce sont là de ces bonheurs d'employé, de ces joies de prison que connaissent seulement ces pau- vres êtres rapetisses dont toute la vie tient dans une encoignure. — « Il ne faut pas que j'oublie d'acheter des pommes , » se dit-il de temps en temps, et il siffle, et il se dépêche. Vous n'avez jamais vu quelqu'un aller à son travail aussi gaiement. Les quais, toujours les quais, puis un pont. Main- tenant le voilà derrière Notre-Dame. A cette pointe de l'île, le brouillard est plus intense que jamais. Il vient de trois côtés à la fois, noie à moitié les hautes tours, s'amasse à l'angle du pont, comme s'il vou- lait cacher quelque chose. L'homme s'arrête; c'est là. On distingue -confusément des ombres sinistres, des gens accroupis sur le trottoir qui ont l'air d'attendre, et, comme aux grilles des hospices et des squares, des éventaires étalés, avec des rangées de biscuits, d'oranges, de pommes. Oh ! les belles pommes si fraîches, si rouges sous la buée... Il en remplit ses poches, en souriant à la marchande qui grelotte, les pieds sur sa chaufferette ; ensuite il pousse une porte dans le brouillard, traverse une . 18. 210 CONTES DU LUNDI. petite cour où stationne une charrette attelée. Est-ce qu'il y a quelque chose pour nous? » de- mande-t-il en passant. Un charretier, tout ruisse- lant, lui répond : « Oui, monsieur, et même quelque chose de gentil. » Alors il entre vite dans son bureau. C'est là qu'il fait chaud, et qu'on est bien. Le poêle ronfle dans un coin. La chancelière est à sa place. Son petit fauteuil l'attend, bien au jour, près de la fenêtre. Le brouillard en rideau sur les vitres fait une lumière unie et douce, et les grands livres à dos vert s'alignent correctement sur leurs casiers. Un vrai cabinet de notaire. L'homme respire ; il est chez lui. Avant de se mettre à l'ouvrage , il ouvre une grande armoire, en tire des manches de lustrine qu'il passe soigneusement, un petit plat de terre rouge, des morceaux de sucre qui viennent du café, et il commence à peler ses pommes, en regardant autour de lui avec satisfaction, Le fait est qu'on ne peut pas trouver un bureau plus gai, plus clair, mieux en ordre. Ce qu'il y a de singulier, par exem- ple, c'est ce bruit d'eau qu'on entend de partout, qui vous entoure, vous enveloppe, comme si on était dans une chambre de bateau. En bas la Seine se heurte en grondant aux arches du pont, déchire son flot d'écume à cette pointe d'île toujours encombrée de planches, de pilotis, d'épaves. Dans la maison I VS TENEUR DE LIVRES. 2H même, tout autour du bureau, c'est un ruisselle- ment d'eau jetée à pleines cruches, le fracas d'un grand lavage. Je ne sais pas pourquoi cette eau vous glace rien qu'à l'entendre. On sent qu'elle claque sur un sol dur, qu'elle rebondit sur de larges dalles, des tables de marbre qui la font paraître encore plus froide. Qu'est-ce qu'ils ont donc tant à laver dans cette étrange maison ? Quelle tache ineffaçable? Par moments, quand ce ruissellement s'arrête, là- bas, au fond, ce sont des gouttes qui tombent une à une, comme après un dégel ou une grande pluie. On dirait que le brouillard, amassé sur les toits, sur les murs, se fond à la chaleur du poêle et dé- goutte continuellement. L'homme n'y prend pas garde. Il est tout entier à ses pommes qui commencent à chanter dans le plat rouge avec un petit parfum de caramel, et cette jolie chanson l'empêche d'entendre le bruit d'eau, le sinistre bruit d'eau, — « Quand vous voudrez, greffier !... » dit une voix enrouée dans la pièce du fond. Il jette un regard sur ses pommes, et s'en va bien à regret. Où va-t-il? Par la porte entr ouverte une minute, il vient un air fade et froid qui sent les roseaux, le marécage, et comme une vision de hardes en train de sécher sur des cordes, des blouses fanées, des bourgerons, une robe d'indienne pendue tout de son long par les manches, et qui s'égoutte, qui s'égoutte. 212 CONTES DU LUNDI. C'est fini. Le voilà qui rentre. Il dépose sur sa table de menus objets tout trempés d'eau, et revient frileusement vers le poêle dégourdir ses mains rou- ges de froid. — « Il faut être enragé vraiment, par ce temps- là... se dit-il en frissonnant; qu'est-ce qu'elles ont donc toutes?» Et comme il est bien réchauffé, et que son sucre commence à faire la perle aux bords du plat, il se met à déjeuner sur un coin de son bureau. Tout en mangeant, il a ouvert un de ses registres, et le feuillette avec complaisance. Il est si bien tenu ce grand livre ! Des lignes droites, des entêtes à l'encre bleue, des petits reflets de poudre d'or, des buvards à chaque page, un soin, un ordre... . Il paraît que les affaires vont bien. Le brave homme a l'air satisfait d'un comptable en face d'un bon inventaire de fin d'année. Pendant qu'il se dé- lecte à tourner les pages de son livre, les portes s'ouvrent dans la salle à côté, les pas d'une foule sonnent sur les dalles ; on parle à demi- voix comme dans une église. — « Oh ! qu'elle est jeune... Quel dommage !...» Et l'on se pousse et l'on chuchotte... Qu'est-ce que cela peut lui faire à lui qu'elle soit jeune ? Tranquillement, en achevant ses pommes, il attire devant lui les objets qu'il a apportés tout à l'heure. Un dé plein de sable, un porte-monnaie avec un sou dedans, de petits ciseaux rouilles, si UN TENEUR DE LIVRES. 213 rouilles qu'on ne pourra plus jamais s'en servir — oh ! plus jamais ; — un livret d'ouvrière dont les pages sont collées entre elles; une lettre en loques, effacée, où Ton peut lire quelques mots: «L 'en- fant. . . pas d'arg. . , mois de nourrice. . . » Le teneur de livre hausse les épaules avec l'air de dire : « Je connais ça... » Puis il prend sa plume, souffle soigneusement les mies de pain tombées sur son grand livre, fait un geste pour bien poser sa main, et de sa plus belle ronde il écrit le nom qu'il vient de déchiffrer sur le livret mouillé : Félicie Rameau, brunisseuse, dix sept ans. AVEC TROIS CENT MILLE FRANCS QUE M'A PROMIS GOUROU!!... Ne vous est-il jamais arrivé de sortir de chez vous, le pied léger et l'âme heureuse, et après deux heu- res de courses dans Paris, de rentrer tout mal en train, affaissé par une tristesse sans cause, un ma- laise incompréhensible? Vous vous dites : « Qu'est- ce que j'ai donc?... » Mais vous avez beau chercher, vous ne trouvez rien. Toutes vos courses ont été bonnes, le trottoir sec, le soleil chaud; et pourtant vous vous sentez au cœur une angoisse douloureuse, comme l'impression d'un chagrin ressenti. C'est qu'en ce grand Paris, où la foule se sent inobservée et libre, on ne peut faire un pas sans se heurter à quelque détresse envahissante qui vous éclabousse et vous laisse sa marque en passant. Je ne parle pas seulement des infortunes qu'on con- naît, auxquelles on s'intéresse, de ces chagrins AVEC TROIS CENT MILLE FRANCS. ï\b d'ami qui sont un peu les nôtres et dont la rencontre subite vous serre le cœur comme un remords ; ni même de ces chagrins d'indifférents, qu'on n'écoute que d'une oreille, et qui vous navrent sans qu'on s'en doute. Je parle de ces douleurs tout à fait étrangères, qu'on n'entrevoit qu'au passage, en une minute, dans l'activité de la course et la confusion de la rue. Ce sont des lambeaux de dialogues saccadés au train des voitures, des préoccupations sourdes et aveugles qui parlent toutes seules et très-haut, des épaules lasses, des gestes fous, des yeux de fièvre, des visages blêmes gonflés de larmes, des deuils ré- cents mal essuyés aux voiles noirs. Puis des détails furtifs, et si légers ! On collet d'habit brossé, usé, qui cherche l'ombre, une serinette sans voix tour- nant à vide sous un porche, un ruban de velours au cou d'une bossue, cruellement noué bien droit eu- tre les épaules contrefaites... Toutes ces visions de malheurs inconnus passent vite, et vous les oubliez en marchant, mais vous avez senti le frôlement de leur tristesse, vos vêtements se sont imprégnés de l'ennui qu'ils traînaient après eux, et à la fin de la journée vous sentez remuer tout ce qu'il y a en vous d'ému, de douloureux, parce que sans vous en apercevoir vous avez accroché au coin d'une rue, au seuil d'une porte, ce fil invisible qui lie toutes les infortunes et les agite à la même secousse Je pensais à cela l'autre matin — car c'est surtout ->1Ô CONTES DU LUNDI. le matin que Paris montre ses misères — en voyant marcher devant moi un pauvre diable étriqué dans un paletot trop mince qui faisait paraître ses enjam- bées plus longues, et exagérait férocement tous ses gestes. Courbé en deux, tourmenté comme un arbre en plein vent, cet homme s'en allait très-vite. De temps en temps, sa main plongeait dans une de ses poches de derrière, et y cassait un petit pain qu'il dévorait furtivement, comme honteux de manger dans la rue. Les maçons me donnent appétit, quand je les vois, assis sur les trottoirs, mordre au beau mitan de leur miche fraîche. Les petits employés aussi me font envie, lorsqu'ils reviennent en courant de la boulangerie au bureau, la plume à l'oreille, la bou- che pleine, tout réjouis de ce repas au grand air. Mais ici on sentait la honte de la vraie faim, et c'était pitié de voir ce malheureux n'osant manger que par miettes le pain qu'il broyait au fond de sa poche. Je le suivais depuis un moment quand tout à coup, comme il arrive souvent dans ces existences déroutées, il changea brusquement de direction et d'idée, et en se retournant se trouva face à face avec moi. — « Tiens ! vous voilà... » Par hasard, je le con- naissais un peu. C'était un de ces brasseurs d'affai- res comme il en pousse tant entre les pavés de Paris, homme à inventions, fondateur de journaux impossibles, autour duquel il s'était fait pendant un AYEG TROIS CENT MILLE FRANCS. 217 certain temps beaucoup de réclames et de bruit imprimé, et qui depuis trois mois avait disparu dans un formidable plongeon. Après un bouillonnement de quelques jours à l'endroit de sa chute, le flot s* était uni, refermé, et il n'avait plus été question de lui. En me voyant, il se troubla, et pour couper court à toute question, sans doute aussi pour dé- tourner mon regard de sa tenue sordide et de son sou de pain, il se mit à me parler très-vite, d'un ton faussement joyeux... Ses affaires allaient bien, très- bien... Ça n'avait été qu'un temps d'arrêt. En ce mo- ment, il tenait une affaire magnifique... Un grand journal industriel à images... Beaucoup d'argent, un traité d'annonces superbe !... Et sa figure s'animait en parlant. Sa taille se redressait. Peu à peu il prit un ton protecteur, comme s'il était déjà dans son bureau de rédaction, me demanda même des articles : « Et vous savez, ajouta-t-il, d'un air de triomphe, c'est une affaire sûre... je commence avec trois cent mille francs que m'a promis Girardin ! » Girardin ! C'est bien le nom qui vient toujours à la bouche de ces visionnaires. Quand on le prononce devant moi, ce nom, il me semble voir des quartiers neufs, de grandes bâtisses inachevées, des jour- naux tout frais imprimés, avec des listes d'action- naires et d'administrateurs. Que de fois j'ai entendu dire, à propos de projets insensés • « Il faudra parler de ça à Girardin!... » 19 218 CONTES DU LUNDI. Et lui aussi, le pauvre diable, cette idée lui était venue de parler de ça à Girardin. Toute la nuit, il avait dû préparer son plan, aligner des chiffres ; puis il était sorti, et en marchant, en s'agitant, l'af- faire était devenue si belle, qu'au moment de notre rencontre il lui paraissait impossible que Girardin lui refusât ses trois cent mille francs. En disant qu'on les lui avait promis, le malheureux ne mentait pas, il ne faisait que continuer son rêve. Pendant qu'il me parlait, nous étions bousculés, poussés contre le mur. C'était sur le trottoir d'une de ces rues si agitées qui vont de la Bourse à la Ban- que, pleines de gens pressés, distraits, tout à leurs affaires, boutiquiers anxieux courant retirer leurs billets , petits boursiers à figures basses qui se jettent des chiffres à l'oreille en passant. Et d'en- tondre tous ces beaux projets au milieu de cette foule, dans ce quartier de spéculateurs ou l'on sent comme la hâte et la fièvre des jeux de hasard, cela me donnait le frisson d'une histoire de naufrage ra- contée en pleine mer. Je voyais réellement tout ce que cet homme me disait, ses catastrophes sur d'au- tres visages, et ses espoirs rayonnants dans d'autres yeux égarés. Il me quitta brusquement, comme il m'avait abordé, jeté à corps perdu dans ce tourbillon de folies, de rêves, de mensonges, ce que ces gens-là appellent d'un ton sérieux « les affaires ». Au bout de cinq minutes, je l'avais oublié, mais le soir, rentré chez moi, quand je secouai avec la AVEC TROIS CENT MILLE FRANCS. 219 poussière des rues toutes les tristesses de la jour- née, je revis cette figure tourmentée et pâle, le petit pain d'un sou, et le geste qui soulignait ces paroles fastueuses : « Avec trois cent mille francs que m'a promis Girardin !.., » ARTHUR 11 y a quelques années , j'habitais un petit pa- villon aux Champs-Elysées , dans le passage des Douze-Maisons. Figurez-vous un coin de faubourg perdu, niché au milieu de ces grandes avenues aris- tocratiques, si froides, si tranquilles, qu'il semble qu'on n'y passe qu'en voiture. Je ne sais quel ca- price de propriétaire , quelle manie d'avare ou de vieux laissait traîner ainsi au cœur de ce beau quar- tier ces terrains vagues, ces petits jardins moisis, ces maisons basses, bâties de travers, avec l'escalier en dehors et des terrasses de bois pleines de linge étendu, de cages à lapins, de chats maigres, de cor- beaux apprivoisés. 11 y avait là des ménages d'ou- vriers, de petits rentiers, quelques artistes, — on en trouve partout où il reste des arbres , — et enfin deux ou trois garnis d'aspect sordide, comme en- crassés par des générations de misères. Tout autour, ARTHUR 221 la splendeur et le bruit des Champs-Elysées, un rou- lement continu, un cliquetis de harnais et de pas fringants, les portes cochères lourdement refermées, les calèches ébranlant les porches, des pianos étouf- fés, les violons de Mabille , un horizon de grands hôtels muets, aux angles arrondis, avec leurs vitres nuancées par des rideaux de soie claire et leurs hautes glaces sans tain, où montent les dorures des candélabres et les fleurs rares des jardiniè- res... Cette ruelle noire des Douze-Maisons, éclairée seulement d'un réverbère au bout, était comme la coulisse du beau décor environnant. Tout ce qu'il y ' avait de paillons dans ce luxe venait se réfugier là, galons de livrées, maillots de clowns, toute une bo- hème de palefreniers anglais , d'écuyers du Cirque, les deux petits postillons de FHippodrome avec leurs poneys jumeaux et leurs affiches-réclames , la voiture aux chèvres, les guignols , les marchandes d'oubliés, et puis des tribus d'aveugles qui reve- naient le soir, chargés de pliants , d'accordéons, de sébiles. Un de ces aveugles se maria pendant que j'habitais le passage. Cela nous valut toute la nuit un concert fantastique de clarinettes , de hautbois, d'orgues, d'accordéons, où l'on voyait très-bien dé- filer tous les ponts de Paris avec leurs psalmodies différentes... A l'ordinaire cependant, le passage (était assez tranquille. Ces errants de la rue ne rentraient qu'à la brune , et si las ! 11 n'y avait de 19. 222 CONTES DU LUNDI. tapage que la samedi , lorsque Arthur touchait 6a paye. C'était mon voisin, cet Arthur. Dn petit mur al- longé d'un treillage séparait seul mon pavillon du garni qu'il habitait avec sa femme. Aussi, bien mal- gré moi, sa vie se trouvait-elle mêlée à la mienne; et tous les samedis j'entendais, sans en rien perdre, l'horrible drame si parisien qui se jouait dans ee ménage d'ouvriers. Cela commençait toujours de la même façon. La femme préparait le dîner; les en- fants tournaient autour d'elle. Elle leur parlait dou- cement, s'affairait. Sept heures, huit heures : per^- sonne... A mesure que le temps se passait, sa voix changeait, roulait des larmes, devenait nerveuse. Les enfants avaient faim, sommeil, commençaient à grogner. L'homme n'arrivait toujours pas. On man- geait sans lui. Puis, la marmaille couchée, le pou- lailler endormi, elle venait sur le balcon de bois, et je l'entendais dire tout bas en sanglotant : c< Oh ! la canaille ! la canaille ! » Des voisins qui rentraient la trouvaient là. On la plaignait. <* Allez donc vous coucher, madame Arthur. Vous savez bien qu'il ne rentrera pas, puisque c'est le jour de paye. » Et des conseils, des commérages. « A votre place, voilà comme je ferais... Pourquoi ne le dites-vous pas à son patron? » Tout cet apitoiement la faisait pleurer davantage; ARTHUR. 223 mais elle persistait dans son espoir, dans son at- tente, s'y énervait, et les portes fermées, le passage muet , se croyant bien seule , restait accoudée là, ramassée toute dans une idée fixe, se racontant à elle-même et très-haut ses tristesses avec ce laisser- aller du peuple qui a toujours une moitié de sa vie dans la rue. C'étaient des loyers en retard, les fournisseurs qui la tourmentaient, le boulanger qui refusait le pain... Comment ferait-elle, s'il ren- trait encore sans argent? A la fin, la lassitude la pre- nait de guetter les pas attardés, de compter les heures. Elle rentrait; mais longtemps après, quand je croyais tout fini, on toussait près de moi sur la galerie. Elle était encore là, la malheureuse , rame- née par l'inquiétude , se tuant les yeux à regarder dans cette ruelle noire , et n'y voyant que sa dé- tresse. Vers une heure, deux heures , quelquefois plus tard, on chantait au bout du passage. C'était Arthur qui rentrait. Le plus souvent, il se faisait accompa- gner, traînait un camarade jusqu'à sa porte : « Viens donc... viens donc... » et même là, il flânait en- core, ne pouvait se décider à rentrer, sachant bien ce qui l'attendait chez lui... En montant l'escalier, le silence de la maison endormie qui lui renvoyait son pas lourd le gênait comme un remords. Il par- lait seul, tout haut, s'arrêtant devant chaque taudis : «Bonsoir, ma'me Weber... bonsoir, ma'me Ma- thieu. » Et si on ne lui répondait pas, c'était une 224 G03TES DO LODI. bordée d'injures, jusqu'au moment où toutes les portes, toutes les fenêtres s'ouvraient pour lui ren- voyer ses malédictions. C'est ce qu'il demandait. Son vin aimait le train, les querelles. Et puis, comme cela, il s'échauffait, arrivait en colère, et sa rentrée lui faisait moins peur. Elle était terrible, cette rentrée... « Ouvre, c'est moi... » J'entendais les pieds nus de la femme sur le car- reau, le frottement des allumettes, et l'homme qui, dès en entrant , essayait de bégayer une histoire, toujours la même : les camarades, l'entraînement. . . Chose, tu sais bien... Chose qui travaille au chemin de fer. La femme ne l'écoutait pas : « Et l'argent? — J'en ai plus, disait la voix d'Arthur. — Tu mens!...» Il mentait en effet. Même dans l'entraînement du vin , il réservait toujours quelques sous, pensant d'avance à sa soif du lundi ; et c'est ce restant de paye qu'elle essayait de lui arracher. Arthur se dé- battait : « Puisque je te dis que j'ai tout bu ! » criait-il. Sans répondre, elle s'accrochait à lui de toute son indignation, de tous ses nerfs , le secouait, le fouil- lait, retournait ses poches. Au bout d'un moment, j'entendais l'argent qui roulait par terre , la femme se jetant dessus avec un rire de triomphe. « Ah ! tu vois bien. » ARTHUli. 225 Puis un juron, des coups sourds,... c'est l'ivrogne qui se vengeait. Une fois en train de battre, il ne s'arrêtait plus. Tout ce qu'il y a de mauvais, de des- tructeur dans ces affreux vins de barrière lui mon- tait au cerveau et voulait sortir. La femme hurlait, les derniers meubles du bouge volaient en éclats, les enfants réveillés en sursaut pleuraient de peur. Dans le passage, les fenêtres s'ouvraient. On disait : « C'est Arthur ! c'est Arthur ! ... » Quelquefois aussi le beau-père, un vieux chiffon- nier qui logeait dans le garni voisin, venait au se- cours de sa fille ; mais Arthur s'enfermait à clef pour ne pas être dérangé dans son opération. Alors, à travers la serrure, un dialogue effrayant s'engageait entre le beau-père et le gendre, et nous en appre- nions de belles : « T'en as donc pas assez de tes deux ans de prison, bandit? » criait le vieux. Et l'ivrogne, d'un ton superbe : « Eh bien oui, j'ai fait deux ans de prison... Et puis après?... Au moins, moi, j'ai payé ma dette à la société... Tâche donc de payer la tienne!... » Cela lui paraissait tout simple : j'ai volé, vous m'avez mis en prison. Nous sommes quittes... Mais tout de même , si le vieux insistait trop là-dessus, Arthur impatienté ouvrait sa porte, tombait sur le beau-père, la belle-mère, les voisins, et battait tout le monde, comme Polichinelle. Ce n'était pourtant pas un méchant homme. Bien 226 CONTES DU LUNDI. souvent le dimanche^ au lendemain d'une de ces tueries» l'ivrogne apaisé » sans le sou pour aller boire, passait la journée chez lui. On sortait les chaises des chambres. On s'installait sur le balcon, ma'me We- bcr, ma me Mathieu, tout le garni, et Ton causait. Arthur faisait l'aimable, le bel esprit; vous auriez dit un de ces ouvriers modèles qui suivent les cours du soir. Il prenait pour parler une voix blanche, doucereuse, déclamait des bouts d'idées ramassées un peu partout, sur les droits de l'ouvrier, la tyran- nie du capital. Sa pauvre femme, attendrie par les coups de la veille, le regardait avec admiration , et ce n'était pas la seule. — a Cet Arthur pourtant, s'il voulait! d murmurait ma'me Weberen soupirant. Ensuite ces dames le fai- saient chanter. . . Il chantait les Hirondelles, de M. de Bélanger... Oh! cette voix de gorge, pleine de fausses larmes, le sentimentalisme bête de l'ouvrier!... Sous la vérandah moisie, en papier goudronné, les gue- nilles étendues laissaient passer un coin du ciel bleu entre les cordes, et toute cette crapule, affamée d'i- déal à sa manière, tournait là-haut ses yeux mouillés* Tout cela n'empêchait pas que, le samedi suivant, Arthur mangeait sa paye, battait sa femme ; et qu'il y avait là, dans ce bouge, un tas d'autres petits Arthur, n'attendant que d'avoir l'âge de leur père pour man- ger leur paye, battre leurs femmes... Et c'est cette race-là qui voudrait gouverner le monde!... Ah! maladie ! comme disaient mes voisins du passage. LES TROIS SOMMATIONS Aussi vrai que je m'appelle Bclisaire et que j'ai mon rabot dans la main en ee moment, si le père Thiers s'imagine que la bonne leçon qu'il vient de nous donner aura servi à quelque chose, c'est qu'il ne connaît pas le peuple de Paris. Voyez-vous, mon- sieur, ils auront beau nous fusiller en grand, nous déporter, nous exporter, mettre Gayenne au bout de Satory, bourrer les pontons comme des barils à sar- dines, le Parisien aime l'émeute, et rien ne pourra lui enlever ce goul-là! On a ça dans le sang. Qu'est- ce que vous voulez? Ce n'e>t pas tant la politique, qui nous amuse, c'est le train qu'elle fait : les ate- lier» fermés, les rassemblements, la flâne , et puis encore quelque chose en plus que je ne saurais vous dire. Pour bien comprendre cela, il faut être né, comme moi, rue de l'Orillon, dans un atelier de menuisier, 228 CONTES DU LUNDI. et depuis huit ans jusqu'à quinze qu'on m'a mis en apprentissage, avoir roulé le faubourg avec une voiture à bras pleine de copeaux. Ah ! dame ! je peux dire que je m'en suis payé des révolutions , dans ce temps-là. Tout petit, pas plus haut qu'une botte, dès qu'il y avait du bruit dans Paris, vous étiez sûr de m'y voir par un bout. Presque toujours je savais ça d'avance. Quand je voyais les ouvriers s'en aller bras dessus, bras dessous, dans le faubourg, en pre- nant le trottoir tout en large, les femmes sur les portes causant, gesticulant, et tous ces tas de monde qui descendaient des barrières, je me disais en char- riant mes copeaux : « Bonne affaire ! il va y avoir quelque chose... » En effet, ça ne manquait pas. Le soir, en rentrant chez nous, je trouvais la boutique pleine ; des amis du père causaient politique autour de l'établi, des voisins lui apportaient le journal ; car dans ce temps- là il n'y avait pas de feuilles à un sou comme main- tenant. Ceux qui voulaient recevoir le journal se cotisaient à plusieurs dans la même maison et se le passaient d'étage en étage... Papa Bélisaire, qui tra- vaillait toujours malgré tout, poussait son rabot avec colère en entendant les nouvelles ; et je me rappelle que ces jours-là, au moment de se mettre à table, la mère ne manquait jamais de nous dire : * Tenez-vous tranquilles, les enfants... Le père n'est pas content, rapoort aux affaires de la poli- tique. » LES TROIS SOMMATIONS. 229 Moi, vous pensez, je n'y comprenais pas grand'- chose, à ces sacrées affaires. Tout de même, il y avait des mots qui m'entraient dans la tête à force de les entendre, comme, par exemple : « Cette canaille de Guizot, qui est allé à Gand ! » Je ne savais pas bien ce que c'était que ce Guizot, ni ce que cela voulait dire d'être allé à Gand ; mais c'est égal ! je répétais avec les autres : « Canaille de Guizot... Canaille de Guizot!... » Et j'y allais d'autant plus de bon cœur à l'appeler canaille, ce pauvre M. Guizot, que, dans ma tête, je le confondais avec un grand coquin de sergent de ville qui se tenait au coin de la rue de l'Orillon et me faisait toujours des misères, par rapport à ma charrette de copeaux... Personne ne l'aimait dans le quartier, ce grand rouge-là! Les chiens, les enfants, tout le monde lui était après ; il n'y avait que le marchand de vin qui, de temps en temps, pour l'amadouer, lui glissait un verre de vin dans l'entre- bâillement de sa boutique. Le grand rouge s'ap- prochait sans avoir l'air de rien, regardait à droite et à gauche s'il n'y avait pas de chefs, puis, en pas- sant, uit /... Je n'ai jamais vu siffler un verre de vin si lestement. Le malin, c'était de guetter lé moment où il avait le coude en l'air, et d'arriver derrière en criant : « Gare, sergo !... voilà l'officier. » On est comme ça dans le peuple de Paris, c'est le sergent de ville qui porte la peine de tout. On s'ha- 20 .30 C05TES DU LUNDI. bitue à les haïr, les pauvres diables, à les regarder comme des chiens. Les ministres font des bêtises, c'est aux sergents de ville qu'on les fait payer, et quand une fois il arrive une bonne révolution, les ministres s'en vont à Versailles, et les sergents de ville dans le canal... Pour en revenir donc à ce que je vous disais, dès qu'il y avait quelque chose dans Paris, j'étais un des premiers à le savoir. Ces jours-là, on se donnait rendez-vous, tous les petits du quartier, et nous descellions ensemble le faubourg. Il y avait des gens qui criaient : a C'est rue Montmartre. . . non ! ... à la porte Saint- Denis. » D'autres qui s'étaient trouvés en course de ce côté-là, revenaient furieux de n'avoir pas pu passer. Les femmes couraient chez les boulangers. On fer- mait les portes cochères. Tout cela nous montait. Nous chantions, nous bousculions en passant les petits marchands des rues qui relevaient bien vite leurs étalages, leurs éventaires comme les jours de grand vent. Quelquefois, en arrivant au canal, les ponts des écluses étaient déjà tournés. Des fiacres, des camions s'arrêtaient là. Les cochers juraient, le monde s'inquiétait. Nous escaladions en courant cette grande passerelle toute en marches qui sépa- rait alors le faubourg de la rue du Temple, et nous arrivions sur les boulevards. C'est ça qui est amusant, le boulevard, les mar- LES TROIS SOMMATIONS. 251 dis gras et les jours d'émeute. Eresque pas de voi- tures; on pouvait galoper à son aise sur cette grande chaussée. En nous voyant passer, les bouti- quiers de ces quartiers savaient bien ce que cela voulait dire, et fermaient vite leurs magasins. On entendait claquer les volets ; mais tout de même, une fois la boutique fermée, ces gens-là se tenaient sur le trottoir devant leurs portes, parce que cheï les Parisiens la curiosité est plus forte que tout. Enfin nous apercevions une masse noire, la foule, l'encombrement. C'était là !... Seulement pour bien voir, il s'agissait d'être au premier rang ; et dame ! on en recevait de ces taloches... Pourtant, à force de pousser, de bousculer, de se glisser entre les jambes, nous finissions par arriver... Une fois bien placés, en avant de tout le monde, on respirait et on était fier. Le fait est que le spectaele en valait la peine. Non, voyez-vous, jamais M. Bocage, jamais M. Mé- lingue ne m'ont donné un battement de cœur pareil à celui que j'avais en voyant là-bas , au bout de la rue, dans l'espace resté vide, le commissaire s'avan- cer avec son écharpe... Les autres criaient : « Le commissaire ! le commissaire ! » Moi je ne disais rien. J'avais les dents serrées de peur , de plaisir, de je ne sais pas quoi ; en moi- même je pensais: « Le commissaire est là... gare tout à l'heure les coups de trique... » 232 COTES DU LUNDI. Ce n'était pas encore tant les coups de trique qui m'impressionnaient, mais ce diable d'homme avec son écharpe sur son habit noir, et ce grand chapeau de monsieur qui lui donnait l'air d'être en visite au milieu des schakos et des tricornes, ça me faisait un effet !... Après un roulement de tambour, le com- missaire commençait à marmotter quelque chose. Comme il était loin de nous, malgré le grand si- lence, sa voix s'en allait dans l'air, et on n'enten- dait que ça : « Mn... mn... ran... » Mais nous la connaissions aussi bien que lui la loi sur les attroupements. Nous savions que nous avions droit à trois sommations avant d'arriver aux coups de trique. Aussi la première fois, personne ne bougeait. On restait là, bien tranquille , les mains dans les poches... Par exemple, au second roule- ment, on commençait à devenir vert , et à regarder de droite et de gauche par où il faudrait passer... Au troisième roulement , prrt 1 c'était comme un dé- part de perdreaux, et des cris, des miaulements, un envolement de tabliers, de chapeaux, de casquettes, et puis là-bas derrière , les triques qui commen- çaient à taper. Non , vrai ! il n'y a pas de pièces de théâtre capables de vous donner de ces émotions-là. On en avait pour huit jours à raconter cela aux autres, et comme ils étaient fiers ceux qui pou- vaient dire : • «c J'ai entendu la troisième sommation!...» LES TROIS SOMMATIONS. 253 Il faut dire aussi qu'à ce jeu on risquait quelque- fois des morceaux de sa peau. Figurez- vous qu'un jour, à la pointe Saint-Eustache, je ne sais comment le commissaire fit son compte ; mais pas plutôt le second roulement, voilà les municipaux qui partent, la trique en l'air. Je ne restai pas là à les attendre, vous pensez bien. Mais j'avais beau allonger mes petites jambes , un de ces grands diables s'était acharné sur moi et me serrait de si court, de si court, qu'après avoir senti deux ou trois fois le vent de sa trique, je finis par la recevoir en plein sur la tête. Dieu de Dieu , quelle décharge ! je n'ai jamais vu pareille illumination. . . On me rapporta chez nous la figure fendue, et si vous croyez que ça m'avait corrigé... Ahl benoui, tout le temps que la pauvre maman Bélisaire me mettait des compresses, je ne cessais pas de crier : « Ce n'est pas ma faute... C'est ce gueux de com- missaire qui nous a trichés... il n'a fait que deux sommations! » t.) ï : .). ON SOIR DE PREMIÈRE IMPRESSIONS DE L'AUTEUR — C'est pour huit heures. Dans cinq minutes, là toile va se lever. Machinistes, régisseur, garçon d'acces- soires, tout le monde est à son poste. Les acteurs de la première scène se placent, prennent leurs atti- tudes. Je regarde une dernière fois par le trou du ri- deau. La salle est comble ; quinze cents têtes rangées en amphithéâtre, riant, s' agi tant dans la lumière. Il y en a quelques-unes que je reconnais vaguement ; mais leur physionomie me parait toute changée. Ce sont des mines pincées, des airs rogues, dogmatiques, des lorgnettes déjà braquées qui me visent comme des pistolets. Il y a bien dans un coin quelques vi- sages chers, pâlis par l'angoisse et l'attente: mais combien d'indifférents, de mal disposés ! Et tout ce que ces gens apportent du dehors, cette masse d'in- quiétudes, de distractions, de préoccupations, demé- s' UN SOIR DE PREMIÈRE. 235 fiances... Dire qu'il va falloir dissiper tout cela, tra- verser cette atmosphère d'ennui, de malveillance, faire à ces milliers d'êtres une pensée commune, et. que mon drame ne peut exister qu'en allumant sa vie à toutes ces paires d'yeux inexorables... Je vou- drais attendre encore, empêcher le rideau de se lever. Mais non! il est trop tard. Voilà les trois coups frap- pés, l'orchestre qui prélude. . . puis un grand silence, et une voix que j'entends des coulisses, sourde, loin- taine, perdue dans l'immensité de la salle. C'est ma pièce qui commence. Ah! malheureux, qu'est-ce que j'ai fait?... Moment terrible. On ne sait où aller, que devenir. Rester là, collé contre un portant, l'oreille tendue, le cœur serré ; encourager les acteurs quand on au- rait tant besoin d'encouragements soi-même, parler sans savoir ce qu'on dit, sourire en ayant dans les yeux l'égarement de la pensée absente... Au diable! J'aime encore mieux me glisser dans la salle et regar- der le danger en face. Caché au fond d'une baignoire, j'essaye de me poser en spectateur détaché, indifférent, comme si je n'avais pas vu pendant deux mois toutes les pous- sières de ces planches flotter autour de mon œuvre, comme si je n'avais pas réglé moi-même tous ces gestes, toutes ces voix et les moindres détails de la mise en scène, depuis le mécanisme des portes jus- qu'à la montée du gaz. C'est une impression singu- lière. Je voudrais écouter, mais je ne peux pas. Tout 236 CONTES DU LUNDI; me gêne, tout me dérange. Ce sont des clefs brus- ques aux portes des loges, des tabourets qu'on remue, des quintes de toux qui s'encouragent, se répondent, des chuchotements d'éventails, des étoffes froissées, un tas de petits bruits qui me paraissent énormes; puis des hostilités de gestes, d'attitudes, des dos qui n'ont pas l'air content, des coudes en- nuyés qui s'étalent, semblent barrer tout le décor. Devant moi, un tout jeune homme à binocle prend des notes d'un air grave, et dit : « C'est enfantin. » Dans la loge à côté, on cause à voix basse : « Vous savez que c'est pour demain. — Pour demain? — Oui, demain, sans faute. » Il paraît que demain est très-important pour ces gens-là, et moi qui ne pense qu'à aujourd'hui!... À travers cette confusion, pas un de mes mots ne porte, ne fait flèche. Au lieu de monter, d'emplir la salle, les voix des acteurs s'arrêtent au bord de la rampe et retombent lourdement dans le trou du souffleur, au fracas bête de la claque... Qu'est-ce qu'il a donc à se fâcher, ce monsieur, là-haut? Décidément j'ai peur. Je m'en vais. Me voilà dehors. Il pleut, il fait noir; mais je ne m'en aperçois guère. Les loges, les galeriefetournent encore devant moi avec leurs rangées de têtes lumi- neuses, et la scène au milieu, comme un point fixe, éclatant, qui s'obscurcit à mesure que je m'éloigne. UN SOIR DE PREMIÈRE. 257 J'ai beau marcher, me secouer, je la vois toujours cette scène maudite, et la pièce que je sais par cœur, continue à se jouer, à se trainer lugubrement au fond de mon cerveau. C'est comme un mauvais rêve que j'emporte avec moi, et auquel je mêle les gens qui me heurtent, le gâchis, le bruit de la rue. Au coin du boulevard, un coup de sifflet m'arrête, me fait pâlir. Imbécile! c'est un bureau d'omnibus... Et je mar- che, et la pluie redouble. Il me semble que là-bas aussi il pleut sur mon drame, que tout se décolle, se détrempe, et que mes héros, honteux et frippés, bar- bottent à ma suite sur les trottoirs luisants de gaz et d'eau. Pour m'arracher à ces idées noires, j'entre dans un café. J'essaye de lire ; mais les lettres se croisent, dansent, s'allongent, tourbillonnent. Je ne sais plus ce que les mots veulent dire ; ils me semblent tous bizarres, vides de sens. Cela me rappelle une lecture que j'ai faite en mer, il y a quelques années, un jour de très-gros temps. Sous le rouffe inondé d'eau où je m'étais blotti, j'avais trouvé une grammaire an- glaise, et là, dans le train des vagues et des mâts arrachés, pour ne pas penser au danger, pour ne pas voir ces paquets d'eau verdâtre qui croulaient sur le pont en s'étalant, je m'absorbais de toutes mes forces dans l'étude du th anglais ; mais j'avais beau lire à haute voix, répéter et crier les mots, rien ne pouvait entrer dans ma tête pleine des huées de la mer et des sifflements aigus de la bise en haut des vergues. 238 CONTES DO LUNDI. Le journal que je tiens à ce moment me parait aussi incompréhensible que ma grammaire anglaise. Pourtant à fqrce de fixer cette grande feuille dépliée devant moi, je vois s'y dérouler, entre les lignes courtes et serrées, les articles de demain, et mon pauvre nom se débattre dans des buissons d'épines et des flots d'encre amère... Tout à coup le gaz baisse, on ferme le café. Déjà? Quelle heure est-il donc? ... Les boulevards .sont pleins de monde. On sort des théâtres. Je me croise sans doute avec des gens qui ont vu ma pièce. Je voudrais demander, savoir, et en même temps je passe vite pour ne pas entendre les réflexions à haute voix et les feuilletons en pleine rue. Ah ! comme ils sont heureux tous ceux-là qui rentrent chez eux et qui n'ont pas fait de pièces... Me voici devant le théâtre. Tout est fermé, éteint. Décidément, je ne saurai rien ce 6oir ; mais je me sens une immense tristesse devant les affiches mouil- lées et les ifs à lampions qui clignotent encore à la porte. Ce grand bâtiment que j'ai vu tout à l'heure s'étale^ en bruit et en lumière à tout ce coin de bou- levard est sourd, noir, désert, ruisselant comme après un incendie... Allons! c'est fini. Six mois de travail, de rêves, de fatigues, d'espérances, tout cela s'est brûlé, perdu, envolé à la flambée de gaz d'une soirée. LA SOUPE AU FftOMAGE C'est une petite chambre au cinquième, une de ces mansardes où la pluie tombe droite sur les vitres à tabatière, et qui — la nuit venue comme main- tenant — semblent se perdre avec les toits dans lé noir et dans la rafale. Pourtant la pièce est bonne, confortable, et l'on éprouve en y entrant je ne sais quel sentiment de bien-être qu'augmentent encore le bruit du vent et les torrents de pluie ruisselant aux gouttières. On se croirait dans un nid bien chaud, tout en haut d'un grand arbre. Pour le mo- ment, le nid est vide. Le maître du logis n'est pas là; mais on sent qu'il va rentrer bientôt, et tout chei lui a l'air de l'attendre. Sur un bon feu couvert, une petite marmite bout tranquillement avec un mur- mure de satisfaction. C'est un peu tard veiller pour une marmite; aussi quoique celle-là semble faite au métier, à en juger par ses flancs roussis, passés à la 240 CONTES DU LUNDI. flamme, de temps en temps elle s'impatiente, et son couvercle se soulève, agité par la vapeur. Alors une bouffée de chaleur appétissante monte et se répand dans toute la chambre. Oh ! la bonne odeur de soupe au fromage... Parfois aussi le feu couvert se dégage un peu. Un écroulement de cendres se fait entre les bûches, et une petite flamme court sur le parquet, éclairant le logis par le bas, comme pour faire son inspection, s'assurer que tout est en ordre. Oui, ma foi ! tout est bien en ordre, et le maître peut venir quand il voudra. Les rideaux d'algérienne sont tirés devant les fenê- tres, drapés confortablement autour du lit. Yoilà là- bas le grand fauteuil qui s'allonge auprès de la chemi- née; la table, dans un coin toute dressée, avec la lampe prêle à allumer, le couvert mis pour un seul, et à côté du couvert le livre, compagnon du repas solitaire... Et de même que la marmite a un coup de feu, les fleurs de la vaisselle ont pâli dans l'eau, le livre est froissé aux bords. 11 y a sur tout cela l'air attendri, un peu fatigué, d'une habitude. On sent que le maître du logis doit rentrer très-tard toutes les nuits, et qu'il aime à trouver en rentrant ce pe- tit souper qui mijote, et tient la chambre parfumée et chaude jusqu'à son retour. Oh ! la bonne odeur de soupe au fromage. A voir la netteté de ce logement de garçon, je m'imagine un employé, un de ces êtres minutieux qui installent dans toute leur vie l'exactitude de LA SOUPE AU FROMAGE. 241 l'heure du bureau et Tordre des cartons étiquetés. Pour rentrer si tard, il doit avoir un service de nuit à la poste ou au télégraphe. Je le vois d'ici derrière un grillage, en manches de lustrine et calotte de ve- lours, triant, timbrant des lettres, dévidant les ban- deroles bleues des dépêches, préparant à Paris qui dort ou qui s'amuse, toutes ses affaires de demain... Eh bien, non. Ce n'est pas cela. Voici qu'en furetant dans la chambre, la petite lueur du foyer vient éclai- rer de grandes photographies accrochées au mur. Aussitôt l'on voit sortir de l'ombre, encadrés d'or et majestueusement drapés, l'empereur Auguste, Ma- homet, Félix, chevalier romain, gouverneur d'Armé- nie, des couronnes, des casques, des tiares, des tur- bans, et sous ces coiffures différentes, toujours la même têle solennelle et droite, la tête du maître de céans, l'heureux seigneur pour qui cette soupe em- baumée mijote et bout doucement sur la cendre chaude... Oh! la bonne odeur de soupe au fromage... Certes, non! celui-là n'est pas un employé des postes. C'est un empereur, un maître du monde, un de ces êtres providentiels qui tous les soirs de ré- pertoire font trembler les voûtes de l'Odéon et n'ont qu'à dire : a Gardes, saisissez-le! » pour que les gar- des obéissent. En ce moment, il est là-bas dans sou palais, de l'autre côté de l'eau. Le cothurne aux ta- lons, la chlamyde à l'épaule, il erre sous les porti- ques, déclame, fronce le sourcil, se drape d'un air 21 m CONTES DU LUKDf. cnouyé dans ses tirades tragiques. C'est ai. triste en effet de jouer devant les banquettes! Et la salle de l'Odéon est si grande, si froide, les soirs de tragédie.!, . . Tout à coup l'empereur, à demi gelé sous 8a pourpre, sent un frisson de chaleur lui courir par tout le corps. Son oeil s'allume, sa narine s'ouvre... 11 songe qu'en rentrant, il va trouver sa chambre encore chaude, le couvert mis, la lampe prête et tout son petit chez lui bien rangé, avec ce soin bourgeois des comédiens qui se vengent dans la vie privée des allures un peu désordonnées de la scène.., U se voit découvrant la marmite, remplissant son assiette à fleurs... Oh ! la bonne odeur de soupe au fromage ! . . . A partir de ce moment, ce n'est plus le même homme. Les plis droits de sa chlamyde, les escaliers de marbre, la roideur des portiques n'ont plus rien qui le gêne. Il s'anime, presse son jeu, précipite l'action. Pensez donc! si le feu allait s'éteindre là* bas... À mesure que la soirée s'avance, sa vision se rapproche et lui donne de l'entrain. Miracle ! l'Odéon dégèle. Les vieux habitués de l'orchestre, réveillés de leur torpeur, trouvent que ce Maraneourt est vrai- ment magnifique, surtout aux dernières scènes. Le fait est qu'au dénouaient, à l'heure décisive où l'on poignarde les traîtres, où l'on marie les princesses, la physionomie de l'empereur vous a une béatitude, une sérénité singulières. L'estomac creusé par tant d'émotions, de tirades, il lui semble qu'il est chez lui, assis à sa petite table, et son regard va de Cinna LA SOUPE AU FROMAGE. 24"> à Maxime avec un bon sourire d'attendrissement, comme s'il voyait déjà les jolis fils blancs qui s'al- longent au bout de la cuillère, quand la soupe au fromage est cuite à point, bien mijolée et servie chaude... LE DERNIER LIVRE « Il est mort!... » me dit quelqu'un dans l'esca- lier. Depuis plusieurs jours déjà, je la sentais venir la lugubre nouvelle. Je savais que d'un moment à l'au- tre j'allais la trouver à cette porte ; et pourtant elle me frappa comme quelque chose d'inattendu. Le cœur gros, les lèvres tremblantes, j'entrai dans cet humble logis d'homme de lettres où le cabinet de travail te- nait la plus grande place, où l'étude despotique avait pris tout le bien-être, toute la clarté de la maison. II était là couché sur un petit lit de fer très-bas, et sa table chargée de papiers, sa grande écriture interrompue au milieu des pages, sa plume encore debout dans l'encrier disaient combien la mort l'avait frappé subitement. Derrière le lit, une haute armoire de chêne, débordant de manuscrits, de paperasses, s'entr' ouvrait presque sur sa tête. Tout autour, des LE DERNIER LIVRE. 245 livres, rien que des livres : partout, sur des rayons, sur des chaises, sur le bureau, empilés par terre dans des coins, jusque sur le pied du lit. Quand il écrivait là, assis à sa table, cet encombrement, ce fouillis sans poussière pouvait plaire aux yeux : on y sentait la vie, l'entrain du travail. Mais dans cette chambre de mort, c'était lugubre. Tous ces pauvres livres, qui croulaient par piles, avaient l'air prêts à partir, à se perdre dans cette grande bibliothèque du hasard, éparse dans les ventes, sur les quais, les éta- lages, feuilletée par le vent et la flâne. Je venais de l'embrasser dans son lit, et j'étais de- bout à le regarder, tout saisi parle contact de ce front froid et lourd comme une pierre. Soudain la porte s'ouvrit. Un commis en librairie, chargé, essoufflé, entra joyeusement et poussa sur la table un paquet de livres, frais sortis de la presse. « Envoi de Bachelin, » cria-t-il ; puis, voyant le lit, il recula, ôta sa casquette et se retira discrète- ment. - Il y avait quelque chose d'effroyablement ironique dans cet envoi du libraire Bachelin, retardé d'un mois, attendu par le malade avec tant d'impatience et reçu par le mort... Pauvre ami! Celait son dernier livre, celui sur lequel il comptait le plus. Avec quel soin minutieux ses mains, déjà tremblantes de fièvre, avaient corrigé les épreuves ! quelle hâte il avait de tenir le premier exemplaire! Dans les derniers jours, quand il ne parlait plus, ses yeux restaient fixés sur 21. 246 CONTES DTJ LUNDI. la porte; et si les imprimeurs, les prêtes, les bro* cheurs, tout ce monde employé à l'œuvre d'un seul, avaient pu voir ce regard d'angoisse et d'attente, les mains se seraient hâtées, les lettres se seraient bien vite mises en pages, les pages en volumes pour arriver à temps, c'est-à-dire un jour plus tôt, et donner au mourant la joie de retrouver, toute fraîche dans le parfum du livre neuf et la netteté des caractères, cette pensée qu'il sentait déjà fuir et s'obscurcir en lui. Même en pleine vie, il y a là en effet pour l'écri-* vain un bonheur dont il ne se blase jamais. Ouvrir le premier exemplaire de son œuvre, la voir fixée, comme en relief, et non plus dans cette grande ébul- lition du cerveau où elle est toujours un peu confuse, quelle sensation délicieuse! Tout jeune, cela vous cause un éblouissement : les lettres miroitent, allon- gées de bleu, de jaune, comme si l'on avait du soleil plein la tête. Plus tard, à cette joie d'inventeur se mêle un peu de tristesse, le regret de n'avoir pas dit tout ce que l'on voulait dire. L'œuvre qu'on portait en soi parait toujours plus belle que celle qu'on a faite. Tant de choses se perdent en ce voyage de la tête à la main! A voir dans les profondeurs du rêve, Pidée du livre ressemble à ces jolies méduses de la Méditerranée qui passent dans la mer comme des nuances flottantes ; posées sur le sable, ce n'est plus qu'un peu d'eau, quelques gouttes décolorées que le vent sèche tout de suite. LE DERNIER LIVRE. 247 Hélas ! ni ces joies ni ces désillusions, le pauvre garçon n'avait rien eu, lui, de sa dernière œuvre. C'était navrant à voir, cette tête inerte et lourde, en- dormie sur l'oreiller, et à côté ce livre tout neuf, qui allait paraître aux vitrines, se mêler aux bruits de la rue, à la vie de la journée, dont les passants liraient le titre machinalement, l'emporteraient dans leur mémoire, au fond de leurs yeux, avec le nom de l'auteur, ce même nom inscrit à la page triste des mairies, et si riant, si gai sur la couverture de cou- leur claire. Le problème de l'âme et du corps sem- blait tenir là tout entier, entre ce corps rigide qu'on allait ensevelir, oublier, et ce livre qui se détachait de lui, comme une âme visible, vivante, et peut-être immortelle... ... « Il m'en avait promis un exemplaire ... » dit tout bas près de mei une voix larmoyante. Je me retournai, et j'aperçus, sous des lunettes d'or, un pe- tit œil vif et fureteur de ma connaissance et de la vôtre aussi, vous tous mes amis qui écrivez. C'était l'amateur de livres, celui qui vient, dès qu'un vo- lume de vous est annoncé, sonner à votre porte deux petits coups timides et persistants qui lui ressem- blent. Il entre, souriant, l'échiné basse, frétille au- tour de vous, vous appelle « cher maître», et ne s'en ira pas sans emporter votre dernier livre. Rien que le dernier! Il a tous les autres, c'est celui-là seul qui lui manque. Et le moyen de refuser? Il arrive si bien à l'heure, il sait si bien vous prendre au milieu 248 CONTES DU LUNDI. de cette joie dont nous parlions, dans l'abandon des envois, des dédicaces. Ah! le terrible petit homme que rien ne rebute, ni les portes sourdes, ni les ac- cueils gelés, ni le vent, ni la pluie, ni les distances. Le matin, on le rencontre dans la rue de la Pompe, grattant au petit huis du patriarche de Passy ; le soir, il revient de Marly avec le nouveau drame de Sardou sous le bras. Et comme cela, toujours trottant, tou- jours en quête, il remplit sa vie sans rien faire, et sa bibliothèque sans payer. Certes, il fallait que la passion des livres fût bien forte chez cet homme pour l'amener ainsi jusqu'à ce lit de mort. « Eh! prenez-le, votre exemplaire, » lui dis-je im- patienté. Il ne le prit pas, il l'engloutit. Puis, une fois le volume bien approfondi dans sa poche, il resta sans bouger, sans parler, la tête penchée sur l'épaule, essuyant ses lunettes d'un air attendri... Qu'atten- dait-il? qu'est-ce qui le retenait? Peut-être un peu de honte, l'embarras de partir tout de suite, comme s'il n'était venu que pour cela? Eh bien, non! Sur la table, dans le papier d'emballage à moitié enlevé, il venait d'apercevoir quelques exemplaires d'amateur, la tranche épaisse, non rognés, avec de grandes marges, fleurons, culs-de-lampe; et malgré son attitude recueillie, son regard, sa pensée, tout était là... Il en louchait, le malheureux! Ce que c'est pourtant que la manie d'observer! LS LONIHR LIVRE. 240 Moi-même je m'étais laissé distraire de mon émotion, et je suivais, à travers mes larmes, cette petite co- médie navrante qui se jouait au chevet du mort. Doucement, par petites secousses invisibles, l'ama- teur se rapprochait de la table. Sa main se posa comme par hasard sur un des volumes; il le re- tourna, l'ouvrit, palpa le feuillet. A mesure son œil s'allumait, le sang lui montait aux joues. La magie du livre opérait en lui... A la fin, n'y tenant plus, il en prit un : seurs, d'a^pr4 silencieux, devcupit de plus ep plus bnjyajitj ppp§ eutendiops phoquer les vçrres et partir }e$ bop.chpps des bouteilles. Jjp vieu* trouva qu'j} était temps 4ft rejoipdre notre abri. A cette heure, ou aurait dit que le bois flpnpajt. I4 LES ÉMOTIONS tfUN PERDREAU ROUGE. &05 petite îriare où léè chevreuils vont boire ft*était ti-oh- bléë par aucun coup flè ldtigtie. Pas uil mUsead de ldpltl dans leè serpolets de là garénflé. On sentait seulement un frémissement mystérieux, comrrië s) Chaque feUllle, éhaqliè brih d'herbe abritait une vie menacée. Ces gibiers dé forêt 6ht tant de cachettes, les terriers, lés fourrés, les fagots, les bftxifcSaitles, et puis dés fossés, des petits fosses dé bois qui gardent Veàil èi longtemps après qu'il a plu. j'âvôiié que j'au- rais aimé être ail fotid d'un dé ces trôus-lâ ; niais mon compagnon préférait rester à décoiitërt, avoir du large* voir de loin et Sentir l'air ouvert devarit ltii. Bien iibus en pHt, bat* les ehâssétirs atritàlëiti sons lé bois. Oh! ce premier coup dé féti èri forêt, ce c6Up dé fdîî qtfi trouait les feuilles coirittlë tiiié grêlé d'âtHl et marquait les écorces, jamais je ttë l'oublierai, fiu la- pin détâld au travers dti dhëttllil en arrachant ÛM touffes d'herbe àveé ses griffes téhdtfes. Vu éétirétilt dégringola d'un châtaignier ert faisant tottihëh lés châtaignes encore vertes. Il ^ eut deux ou trois vols lourds de gros faisans et uri tumiiite dans ics bran- chée basses, lés feuilles sèches, au veht dé ce coliji de fusil qui agita, réveilla, effraya tout ce qiii vivait cfônS lé bols. Ses mulots Se eoùlâleiit au fond dé leurs trous, tri cerf-tdlartt, sorti dti creux de l'drbrc contre lequel ribiiS étions blottie, iotilait ses gros yeUx bê- tes, fixés dé téireur. Et piiis des demoiselles bleues, déS bourdons, déS papillons, pauvres bestioles s'ëffe- 504 CONTES DU LUNDI. rant de tous côtés. . . Jusqu'à un petit criquet aux ailes écarlates qui vint se poser tout près de mon bec; mais j'étais trop effrayé moi-même pour profiter de sa peur. Le vieux, lui, était toujours aussi calme. Très- attentif aux aboiements et aux coups de feu, quand ils se rapprochaient il me faisait signe, et nous al* lions un peu plus loin, hors de la portée des chiens et bien cachés par le feuillage. Une fois pourtant je crus que nous étions perdus. L'allée que nous devions traverser était gardée de chaque bout par un chasseur embusqué. D'un côté un grand gaillard à favoris noirs qui faisait sonner toute une ferraille à chacun de ses mouvements, couteau de chasse, car- touchière, boîte à poudre, sans compter de hautes guêtres bouclées jusqu'aux genoux et qui le grandis- saient encore ; à l'autre bout un petit vieux, appuyé contre un arbre, fumait tranquillement sa pipe, en clignant des yeux comme s'il voulait dormir. Celui-là ne me faisait pas peur; mais c'était ce grand là-bas. . . — « Tu n'y entends rien, Rouget, » me dit mon camarade en riant; et sans crainte, les ailes toutes grandes, il s'envola presque dans les jambes du ter- rible chasseur à favoris. Et le fait est que le pauvre homme était si empêtré dans tout son attirail de chasse, si occupé à s'admi- rer du haut en bas, que lorsqu'il épaula son fusil nous étions déjà hors de portée. Ah! si les chasseurs savaient, quand ils se croient seuls à un coin de bois, LES EMOTIONS D'UN PERDREAU ROUGE. 305 combien de petits yeux fixes les guettent des buis- sons, combien de petits becs pointus se retiennent de rire à leur maladresse!... Nous allions, nous allions toujours. N'ayant rien de mieux à faire qu'à suivre mon vieux compagnon, mes ailes battaient au vent des siennes pour se re- plier immobiles aussitôt qu'il se posait. J'ai encore dans les yeux tous les endroits où nous avons passé : la garenne rose de bruyères, pleine de terriers au pied des arbres jaunes, avec ce grand rideau de chê- nes où il me semblait voir la mort cachée partout, la petite allée verte où ma mère Perdrix avait pro- mené tant de fois sa nichée au soleil de mai, où nous sautions tout en piquant les fourmis rouges qui nous grimpaient aux pattes, où nous rencontrions des pe- tits faisans farauds, lourds comme des poulets, et qui ne voulaient pas jouer avec nous. Je la vis comme dans un rêve ma petite allée, au moment où une biche la traversait, haute sur ses pattes menues, les yeux grands ouverts et prête à bondir. Puis la mare où l'on vient en partie par quinze ou trente, tous du même vol, levés de la plaine en une minute, pour boire à l'eau de la source et s'éclabousser de gouttelettes qui roulent sur le lustre des plumes... Il y avait au milieu de cette mare un bouquet d'aulnettes très-fourré, c'est dans cet îlot que nous nous réfugiâmes. 11 aurait fallu que les chiens eussent un fameux nez pour venir nous chercher là. Nous y étions depuis un moment, lors- 20. 30Ô CONTES DU LUNDI. qu'un chevreuil arriva* se traînant siit* trois pattes et laissant tttie trace rouge sur lefc» mousses derrière lui/ C'était si triste à voir que je eaohfti ma tête sons ta feuilles; fflalsj'ëhtenddislë blessé boire dans ta trtàre eri fedufflâht, brûlé de fiètre.w Lé jour tombât. Les coups de fusil «'éloignaient, dëvëttaièhl plus rares. Puis totlt s'éfcei&tiit**. C'était fini Alors nous revînmes tout doucèrtieflt ter» 11} plaine, pour avoir dés nout elles de notre compagnie! Eh passant devant la petite maison du bois, je tis quelque chose d'épdtttantablë. Au rèbbrd d'uil fossé, les ItètreS au poil rëtià* léà petits lapihs gris à qtlëtlë bknfchëf gisdiëtlt à côté les uns des autre 1 *. C'était des petites pattes jdiiiteS par la mort, qtii avaient l'air de demander grade) des yeux toiles qlii semblaient Retirer ; puis dëS pëtdri* rouges, des perdreau* gris, qui ataient le f%ï à thetltU comme mcitt ëamattodë* et des jëuheS de cette àtthée qdi ataient encdi-e doihhie moi du dùtet SobS leurs ^liimes 1 . Satei-toUs riétt de plus triste qii* Utt disëËtt mort? C'est si vitant, des ailes ! De les toW repliées* ëi froides, ça fait frémir..: Uri £rând chetreUil SU-» perlJë et cdlitie paraissait endormi , sa petite langue ft>sé délassant ld bouche Coriittie pour léchët ëiiëdrë. Et lëS cliassëhrS étaîërlt là, penchés Sur fcetté tue- rie, comptant et tirant vdrS leurs cârtliërs les pattes sanglantes, les ailes déchirées* sans respect pdUi* toulds ces blessures fraîches. Les ëhiëhs* attachée pour la route, fronçaient eticore leurs babihës ert aN LES ÉMOTIONS D'UN PERDREAU ROUGE. 307 rêt, comme s'ils s'apprêtaient à s'élancer de nouveau dans les taillis. Oh ! pendant que le grand soleil se couchait là-bas et qu'ils s'en allaient tous, harassés, allongeant leurs ombres sur les mottes de terre et les sentiers humides de la rosée du soir, comme je les maudissais, comme je les détestais, hommes et bêtes, toute la bande!... Ni mon compagnon ni moi n'avions le courage de jeter comme à l'ordinaire une petite note d'adieu à ce jour qui finissait. Sur notre route nous rencontrions de malheureuses petites bêtes, abattues par un plomb de hasard, et restant là abandonnées aux fourmis, des mulots* le museau plein dépoussière* des [lies, des hirondelles foudroyées dans leilr vol 4 couchées sur le dos et ten- dant leurs petites pattes foides vers la nuit qui des- cendait vite comiïie elle fait etl automtie* claire* froide et mouillée. Mais le plus navrarit de tout* c'é- tait d'entendre, à la lisière du bois, ail bord du pré* et là-bas dans l'oseraie de la rivière* des appels anxieux \ tristes* disséminés* auxquels rien ne répondait. LE MIROIR Dans le Nord, au bord du Niémen, est arrivée une petite créole de quinze ans, blanche et rose comme une fleur d'amandier. Elle vient du pays des colibris, c'est le vent de l'amour qui l'apporte... Ceux de son île lui disaient : « Ne pars pas, il fait froid sur le con- tinent... L'hiver te fera mourir. » Mais la petite créole ne croyait pas à l'hiver et ne connaissait le froid que pour avoir pris des sorbets; puis elle était amoureuse, elle n'avait pas peur de mourir... Et maintenant la voilà qui débarque là-haut dans les brouillards du Niémen, avec ses éventails, son ha- mac, ses moustiquaires et une cage en treillis doré pleine d'oiseaux de son pays. Quand le vieux père Nord a vu venir cette fleur des îles que le Midi lui envoyait dans un rayon, son cœur s'est ému de pitié; et comme il pensait bien que le froid ne ferait qu'une bouchée de la fillette et LE MIROIR. 309 de ses colibris, il a vite allumé son gros soleil jaune et s'est habillé d'été pour les recevoir... La créole s'y est trompée ; elle a pris cette chaleur du Nord, bru- tale et lourde, pour une chaleur de durée, cette éter- nelle verdure noire pour de la verdure de printemps, et suspendant son hamac au fond du parc entre deux sapins, tout le jour elle s'évente, elle se balance. « Mais il fait très-chaud dans le Nord, » dit-elle en riant. Pourtant quelque chose l'inquiète. Pour- quoi, dans cet étrange pays, les maisons n'ont-elles pas de vérandahs? Pourquoi ces murs épais, ces ta- pis, ces lourdes tentures? Ces gros poêles en faïence, et ces grands tas de bois qu'on empile dans les cours, et ces peaux de renards bleus, ces manteaux dou- bles, ces fourrures qui dorment au fond des ar- moires; à quoi tout cela peut-il servir?... Pauvre petite, elle va le savoir bientôt. Un matin, en s'éveillant, la petite créole se sent prise d'un grand frisson. Le soleil a disparu, et du ciel noir et bas, qui semble dans la nuit s'être rap- proché de terre, il tombe par flocons une peluche blanche et silencieuse comme sous les cotonniers... Voilà l'hiver, voilà l'hiver! Lèvent siffle, les poêles ronflent. Dans leur grande cage en treillis doré, les colibris ne gazouillent plus. Leurs petites ailes bleues, roses, rubis, vert de mer, restent immobiles, et c'est pitié de les voir se serrer les uns contre les autres, engourdis et bouffis par le froid avec leurs becs fins et leurs yeux en tête d'épingle. Là-bas, au 310 CONTES DU LUSDI. fond du parc, le hamac grelotte plein ûe givre* et les branches des sapins soilt en Terre filé.,; La petite créole a froid, elle ne veut plus sortib Pelotonnée au coin àû feu comme uri de ses di- seaux, elle passe son temps à regarder la flammé et se fait du soleil avec ses souvenirs; Dans la grande cheminée lumineuse et brûlahte* elle revoit tout son pays : les larges quais pleins de soleil atèc le sucre brun des cannes qui ruisselle, et les grains de maïs flottant daos une poussière dorée, ptlis les siestes d'après-midi, les stores clâirà* le? nattes de paille, fuis les soirs d'étoiles, les itiouches enflam- mées, et des millions de petites ailes qui bourdon- nent entre les fleurs et dans les maillés de tulle des moustiquaires. Et tandis qu'elle rêve ainsi devant la flamme; les jours d'hiver se succèdent toujours plus courts* tou- jours plus hoirs. Tous les matiris on ramasse hn colibri mort dans la cage; bientôt il n'en reste plus que deux* deux flocons de plumes ver les qui se hérissent l'un eontre l'autre dans un coin. t. Ge matift-là, la petite créole n'a pad pii se lever. Cofrime une balancelle mahonnaisé prise dans led gldces du Nord, le froid l'étreint, la paraisse. Il fait sombre* la chambre est triste. Le givre a mis sûr les vitres un épais rideau de soie mate. La ville semble morte , et, par les rues silencieuses, le chasse- neige à vapeur siffle lamentablement... Dans son lit, pour se distraire* la créole fait luire les pail- LE MIROIR. 311 lettes de son éventail et passe son temps à se regar- der dans des miroirs de son pays, tout frangés de grandes plumes indiennes. Toujours plus courts, toujours plus noirs, les jours d'hiver se succèdent. Dans ses courtines de dentelles, la petite créole languit, se désole. Ce qui l'attriste surtout, c'est que de son lit elle ne peut pas voir le feu. 11 lui semble qu'elle a perdu sa pa- trie une seconde fois... De temps en temps elle derrçapde : * Jîst-pe qu'i) y a du feu dans la cham- bre? — Mais oui, petite, il y en a. La cheminée est tout en flammes. Entends-tu pétiller le bois, et les pommes de pin qui éclatent î— Oh ! voyons, voyons. » Mais elle a beau se pencher, la flamme est trop loin d'elle ; elle ne peut pas la voir, et cela la déses- père. Or, un soir qu'elle est là, pensive et pâle, sa tête au bord de Foreiller et les yeux toujours tour- nés vers cette belle flamme invisible, son ami s'ap- pjrpphe d ? ellp, prepd uu des miroirs qui pout m? le jji : ? Tu veu* voir Je feu, mignonne... Eh biepl attends... y Et s'agenouiMant dpyaut to pbeminée, il essaye de lui envoyer avec §op miroir un reflet de la flamme magique : « Peu*4u le voir î — Non ! Je rçe y ois mn- — Et maintenant... — Non! pas enpore... » Puis tout à coup, repayant pn plein viwgp un jrt de lumière qui l'envejftppe : « Oh ! je h vois l >; dit la crépie toute joyeusp, et elle meurt en ruât wep 4eux périmes flsipjpcs au N4 de? yeux. L'EMPEREUR AVEOGLE OU LE VOYAGE EN BAVIÈRE A LA RECHERCHE D'UNE TRAGÉDIE JAPONAISE tt. LB OOLÔHBL M «BBOLDT Au printemps de 1866, M. de Sieboldt, colonel bavarois au service de la Hollande, bien connu dans le monde scientifique par ses beaux ouvrages sur la flore japonaise, vint à Paris soumettre à l'empereur un vaste projet d'association internationale pour l'ex- ploitation de ce merveilleux Nipon-Jepen- Japon (Em- pire-au-Lever-du-Soleil) qu'il avait habité pendant plus de trente ans. En attendant d'avoir une audience aux Tuileries, l'illustre voyageur — resté très-Bava- rois malgré son séjour au Japon — passait ses soirées dans une petite brasserie du faubourg Poissonnière, L'EMPEREUR AVEUGLE. 313 en compagnie d'une jeune demoiselle de Munich qui voyageait avec lui et qu'il présentait comme sa nièce. C'est là que je le rencontrai. La physionomie de ce grand vieux, ferme et droit sous ses soixante et douze ans, sa longue barbe blanche, son interminable houppelande, sa boutonnière enrubanée où toutes les académies des sciences avaient mis leurs couleurs, cet air étranger, où il y a à la fois tant de timidité et de sans- gêne, faisait toujours retourner les têtes quand il entrait. Gravement le colonel s'asseyait, ti- rait de sa poche un gros radis noir; puis la petite de- moiselle qui l'accompagnait, tout Allemande dans sa jupe courte, son châle à franges, son petit chapeau de voyage, coupait ce radis en tranches minces à la mode du pays, le couvrait de sel, l'offrait à son « ounclé ! » comme elle disait de sa petite voix de souris, et tous deux se mettaient à grignoter l'un en face de l'autre, tranquillement et simplement, sans paraître se douter qu'il pût y avoir le moindre ridi- cule à faire à Paris comme à Munich. Vraiment c'é- tait un couple original et sympathique, et nous eûmes bientôt fait de devenir grands amis. Le bon- homme, voyant le goût que je prenais à l'entendre parler du Japon, m'avait demandé de revoir son mé- moire, et je m'étais empressé d'accepter autant par amitié pour ce vieux Sinbad que pour m'enfoncer plus avant dans l'étude du beau pays dont il m'avait communiqué l'amour. Ce travail de révision ne se fit pas sans peine. Tout le mémoire était écrit dans le 27 514 CONTES DU LUNDI. français bizarre que parlait M. deSieboldt : « Si j'au- rais des actionnaires,... si je réunirais des fonds,... » et ces renversements de prononciation qqi lui fai- saient dire régulièrement : a Les grandes bpîtps de l'Asie » pour « les grands poètes de l'Asie », et cf Jp Chabon » pour a le Japon »... Joigne* à pe|a des phrases de cinquante lignes, sans no point, sansuqp virgule, rien pour respirer, et cependant si bien pas- sées dans la cervelle de l'auteur, qu'pn ôtpr un seul mot lui paraissait impossible, et que s'il m'arriyait d'enlever une ligpe d'un côté, il la transportait bien vite un peu plus loin... C'est ég^l ! ce diable d'bpnnfiP était si intéressant avec son Chabon, que j'oubliais l'ennui du travail; et lorsque la lettre d'audipncp arriva, le mémoire tenait à peu près sur ses pieds. Pauvre vieijx Sieboldt ! Je le vois encore s'en allant aux Tuileries, toutes ses croix sur la poitrine, dans ce bel habit de colonel rouge et or qu'il ne tirait dp sa malle qu'aux grandes occasions. Quoiqu'il fit : « brum! brum ! » tout le temps en redressant sa lon- gue taille, au tremblement de son bras sur le mien, surtout à la pâleur insolite de son nez, un bon gros nez de savantasse, crapioisi par l'étude pt la bière de Munich, je sentais combien il était ému... Le soir, quand je le revis, il triomphait : Napoléon III l'avait reçu entre deux portes, écouté pendant cinq minutes et congédié avec sa phrase favorite : « Je yprrai... je réfléchirai. » Là-dessus, le naïf Japonais, payait 4pjà 1 de louer le premier étage du Grarçd-Hptp), d'écrire I/E5fttBRBUfl AtÈUGLÈ. 315 aux journaux, de lancer des prospectus. J'eus beau- coup de mal à lui faire comprendre que Sa Majesté serait peut-être longue à réfléchir, et qu'il ferait mieux, en attendant, de retourner à Munich, où la Chambre était justement en train de voter des fonds pour l'achat de sa grande collection. Mes observa- tions finirent par le convaincre, et il partit en me prorhéttànt de m'eiitoyer, pdtii- la peine que j'atais priée âti fameux Mémoire, Une tragédie japonaise du seizième sièfclê, ihtittilée VEinpereur aveugle, pré- cleut ëhef-d'ofetivrë absolument idfcotinu ell Europe et qu'il atait traduit exprès pdtir son ami Meyerbeer. Le Maître* qtiatid il Mourut* était en train d'écrire la Musique deschtfeuré. G'est, comnie tous voyez, uh vi*âi cadèdti que le brave homme voulait nie faire: Malheureusement, quelques jours après sort dé* part, là guerre éclatait en Allemagne* et je n'enteri- dis pltis parler de Ma tragédie. Les Prussieris ayant ehtahi lé Wurtemberg et la Batiète, il était assefc naturel que dans son émoi patriotique et le grand désarroi d'une itivdsion, le cdldflël eût oublié nion Êihpereitr atieugte. Maid Moi* j'J pensais plus que jâttïais; et, Ma foi! un pèù l'ëhvie de Md tragédie japonaise * tin peu la curiosité de voir de près ee qtie c'était que la guerre, l'invasion, — 6 Dieu ! j'en ai Mairitenattt foule l'horreur dànâ la mémoire* — je Me décidai utt beau matin à partir pour Munich. 310 CONTES DU LUNDI. II l'aujdiacmb ou sud Parlez-moi des peuples à sang lourd ! En pleine guerre, sous ce grand soleil d'août, tout le pays d'outre-Rhin, depuis le pont de Kehl jusqu'à Mu- nich, avait l'air aussi froid, aussi tranquille. Par les trente fenêtres du wagon wurtembergeois, qui m'em- menait lentement, lourdement, à travers la Souabe, des paysages se déroulaient, des montagnes, des ra- vins, des écroulements de riche verdure où l'on sen- tait la fraîcheur des ruisseaux. Sur les pentes qui disparaissaient en tournant, au mouvement des wa- gons, des paysannes se tenaient toutes roides au milieu de leurs troupeaux, vêtues de jupes rouges, de corsages de velours, et les arbres étaient si verts autour d'elles, qu'on eût dit une bergerie tirée d'une de ces petites bottes de sapin qui sentent bon la ré- sine et les forêts du Nord. De loin en loin, une douzaine de fantassins habillés de vert emboîtaient le pas dans un pré, la tête droite, la jambe en l'air, portant leurs fusils comme des arbalètes: c'était l'armée d'un prince de Nassau quelconque. Parfois aussi des trains passaient, avec la même lenteur que le nôtre, chargés de grands bateaux, où des soldats L'EMPEREUR AVEUGLE. 317 wurtembergeois, entassés comme dans un char allé gorique, chantaient des barcarolles à trois voix, en fuyant devant les Prussiens. Et nos haltes à tous les buffets, le sourire inaltérable des majordomes, ces grosses faces allemandes, épanouies, la serviette sous le menton devant d'énormes quartiers de viande aux confitures, et le parc royal de Stuttgard plein de carrosses, de toilettes, de cavalcades, la musique autour des bassins jouant des valses, des quadrilles, pendant qu'on se battait à Kissingen ; vraiment, quand je me rappelle tout cela et que je pense à ce que j'ai vu, quatre ans après, dans ce même mois d'août, ces locomotives en délire s'en allant sans sa- voir où, comme si le grand soleil avait affolé leurs chaudières, les wagons arrêtés en plein champ de bataille, les rails coupés, les trains en détresse, la France diminuée de jour en jour à mesure que la ligne de l'Est devenait plus courte, et sur tout le parcours des voies abandonnées, l'encombrement sinistre de ces gares, qui restaient seules, en pays perdu, pleines de blessés oubliés là comme des baga- ges, je commence à croire que cette guerre de 1866 entre la Prusse et les États du Sud n'était qu'une guerre pour rire, et qu'en dépit de tout ce qu'on a pu nous dire, les loups de Germanie ne se mangent jamais entre eux. Il n'y avait qu'à voir Munich pour s'en convaincre. Le soir où j'arrivai, un beau soir de dimanche plein d'étoiles, toute la ville était dehors. Une joyeuse 27 318 CONTES DU LtîNDÎ. rumeur cdriflise, aussi tàgué feOtis la lumière que la poussière Soulevée aux pas de tous ces promeneurs* flottait dans l'ait. Ail fond des càVes à bière voûtées et fraîches, dans les jardina des brasseries, où des lanternes de cOUlëtir balançaient leurs lueurs sour- des, pditoUt otl entendait^ mêlés au bruit des lourds couvercles retombant sur les chopes* les cui- vres qui sdnnaietit en noies triomphales* et les sou- pirs des instruments de bois. . . C'eët dans Une de ces brasseries harmoniques que je trouvai le colonel de Sieboldt, assis arec sa hièce, dëvdht Son éternel radis noir. A là table à côté* le ministre des affaires étran- gères prenait tiri bock, en compagnie de l'oncle du roi. Tdùt autour, de bons bourgeois avec leiirs fâ- riiillës, des officiers en lunettes* des étudiants I pe- tites castjtiettës roilges, bleues* vert de mer, tous grates, silericieux* écoutaient religieusement l'or- chestre de M. Gdflgël, et regardaient monter la fuhiéé de leurs pipes, sdhs pltis se soucier de la Prusse que si elle n'existai* pas. Eh me voyant, le fcolonel partit un peii gêné, et je crus m'apercevoir qu'il baissait la voix potir m'adressér ld parole en français. Àutoiir de nous, bn chuchotait : fc Frant* iose... ïrantiose... » Je sentais de la malveillance dans tous les yeux. — « Sortons ! h me dit M. de Siëbôldt, et une fois dehors, je retrouvai son bon sourire d'autrefois. Le brave homme n'avait pas ou- blié bà promesse, ihais il était très-absorbé par le L'EMI'ÊkEtJR AVEUGLE. 319 rangement de sa collection japonaise qu'il venait de tendre à l'État. C'est pour cela qu'il ne m'avait pas écrit; Quarit à ma tragédie, elle était à Wurtzbodrg, entre lès mains de madame de Sieboldt* et pour arriver juscjttë-là il me fallait une autorisation spé- ciale de l'ambassade française, car les Prussiens approchaient de Wurtzbburg* et l'on n'y entrait plus qtte très-difKeilemertt. J'avais une telle entiede mon Empereur aveugle, que je serais allé à l'ambassade le âdir même* si je n'avais pas craint de trouver M. de Trêviôë couché;. * in En DttëëàÉRÉA De bonne heure, le lendemain, l'hôtelier de la Grûppè-BlWe me faisait monter dans une de tes petites voitures de louage que les hôtels ont toujours dans lëuf& cours jjotir moritrer atix voyageurs les cu- riosités de la ville* et d'où les monuments, les ave- nues voua apparaissent comme entre les pages d'uri guide. Cette fois il ne s'agissait pas de me faire voir là ville* mais seulement de me conduite à l'dmbas- feâde française : « Frantzôsiche Ambassad ! ;;; » ré- péta deux fois l'hôtelier. Le cocher, petit homme habillé de bleu et coiffé d'un chapeau gigantesque* 320 COMES DU LUNDI. semblait très-étonné de la nouvelle destination qu'on donnait à son fiacre, à son dro&chken, pour parler comme à Munich. Mais je fus bien plus étonné que lui, quand je le vis tourner le dos au quartier noble, prendre un long faubourg , plein d'usines, de maisons ouvrières, de petits jardins, passer les portes, et m'emmener hors de la ville... — Ambassad Frantzsosiche? lui demandais- je de temps en temps avec inquiétude. — Fa, ya, répondait le petit homme, et nous continuions à rouler. J'aurais bien voulu avoir quel- ques renseignements de plus ; mais le diable, c'est que mon conducteur ne parlait pas français, et moi- même, à cette époque, je ne connaissais de la lan- gue allemande que deux ou trois phrases très-élé- mentaires, où il était question de pain, de lit, de viande et pas du tout d'ambassadeur. Encore, ces phrases-là, ne savais-je les dire qu'en musique, et voici pourquoi : Quelques années auparavant, avec un camarade presque aussi fou que moi, j'avais fait à travers l'Alsace, la Suisse, le duché de Bade, un vrai voyage de colporteur, le sac bouclé aux épaules, arpentant les lieues à la douzaine, tournant les villes dont nous ne voulions voir que les portes, et prenant tou- jours les tout petits chemins sans savoir où ils nous mèneraient. Cela nous donnait souvent Pimprévu de nuits passées en plein champ, ou sous le toit ou* vert d'une grange ; mais ce qui achevait d'inciden- L'EMPEREUR AVEUGLE. 321 ter notre excursion, c'est que ni l'un ni l'autre nous ne savions un mot d'Allemand. À l'aide d'un petit dictionnaire de poche acheté en passant à Bâle, nous étions bien parvenus à construire quelques phrases toutes simples, toutes naïves comme : Vir vollen trinken Mer, — nous voulons boire de la bière... Vir vollen essen kœse, — nous voulons manger du fromage; malheureusement, si peu compliquées qu'elles vous paraissent, ces maudites phrases nous coûtaient beaucoup de peine à retenir. Nous ne les avions pas dans la bouche, comme disent les comé- diens. L'idée nous vint alors de les mettre en musi- que, et le petit air que nous avions composé s'adap- tait si bien dessus, que les mots nous entrèrent dans la mémoire à la suite des notes, et que les uns ne pouvaient plus sortir sans entraîner les autres» Il fallait voir la figure des hôteliers badois, le soir, quand nous entrions dans la grande salle du Gas- thaus et que, sitôt nos sacs débouclés, nous enton- nions d'une voix retentissante : Vir vollen trinken bier [bis Vir vollen, ya, vir vollen Yaî Vir vollen trinken bier. Depuis ce temps -là je suis devenu très -fort en allemand. J'ai eu tant d'occasions de rappren- dre!... Mon vocabulaire s'est enrichi d'une foule de locutions, de phrases. Seulement je les parle, je y& contes ira LUNDI. ne les chdhte plus... OH ! hon, je tt'ai pds ënvlti île lfcsfchdtitër... Mslis frétions à mari drdschken. Ndttè allions d'urf petit pas repdâé, m dtiëàvfitMë boklée d'arbres et de inâisons bldncheâ. Tdtit à Ctftlp le cbchers'aifèla. « Dd!... y> me dlt-il en me montrant tibe înaifeori- riëtte èhfotiie sous tes acacias, et qdi itte parut bieri silencieuse, bien retirée pour utie ambassade. Troid boutons de cuivre superposes îuisaieiït dans tifl fcoifl du mtir, â côté de la porte. J'en tire tih ati hdsârd, U poilé s'oiitrë, et j'entre dans un vestibule élégdht, confortable; des fleurs, des tapià partout Btifr t'esëà- liër, iirie dëmi-dotizaine dé chambrières bâtardises, dccoiirties fi moh coup de sonnette, fe'ëchelonhaierit avec cette tournure disgracieuse d'dteeatii satls ailes qti'bht toutes les feiïlmes âtl delà dd Rhin. Je demande : « Atnbassad Fïdnlzoèiche? » Elles nie font répéter deux fois, et les voilà pdrtlë8 à rire, à rire en secouant ltf rampe. Furieux, je re- viens vers mon cocher et tâche de lui faire com- prendre, à grand renfort de gestes, qu'il s'est trompé, que l'ambassade n'est pas là. « Ya, ya... » répond le petit homme sans ë'émdiitoir, et nous re- tournons vers Munich. Il ftltit crdire (pie hôtre ambassadëitt de ce tëiiipst là chdhgëait soiitetit de doriiiciie, dû bieh qtië tiiott cdchër, pddr ne pas déroger aux habitudes de son droschken, s'était mis dahS l'idée de me faire visiter L'EUPËREUU AVEUGLE. 323 quand même la ville et ses environs. Toujours est- il que notre matinée se passa à courir Munich dans tous ifô sens, à la recherche de cette ambassade fcptastiquft. Après deux ou trois autres tentatives, jfayais (\\\i par nB plus descendre de vpiturp. Le co- cher allait, venait, s'arrêtait à certaines rues, faisait semblant de s'informer. Je me laissais conduire, et ne m'occupais pins que de regarder autour de moi... Quelle ville ennuyeuse et froide que ce Munich, avec ses grandes avenues, ses palais alignés, ses rues trop larges où le pas résonne, son musée en plein vent de célébrités bavaroises si mortes dans leurs statues blanches ! Que de colonnades, d'arcades, de fresques, d'obé- lisques, de temples grecs, de propylées, de distiques en lettres d'or sur les frontons ! Tout cela s'efforce d'être gran4 ; mais il semble qu'on sente le vide et l'emphase de cette apparente grandeur, en voyant à tous les fonds d'avenue les arcs de triomphe où l'horizon passe seul, les portiques ouverts sur le bleu. C'est bien ainsi que je me représente ces villes imaginaires, Italie mêlée d'Allemagne, où Musset promène l'incurable ennui de son Fantash et la perruque solennelle et niaise du prince de Ifantoue. Cette course en droschken dura cinq pu six heu- res ; après quoi le cocher me ramena triomphale- ment dans la cour de la Grappe-Bleue, en faisant claquer son fouet, tout fier de m'avoif montré Mu- nich. Quapt à l'ambassade, je finis par la découvrir 32 i CONTES DU LUNDI. à deux rues de mon hôtel, mais cela ne m'avança guère. Le chancelier ne voulut pas me donner de passe-port pour Wurtzbourg. Nous étions, parait-il, très-mal vus en Bavière à ce moment-là ; un Français n'aurait pas pu sans danger s'aventurer jusqu'aux avant-postes. Je fus donc obligé d'attendre à Munich que madame de Sieboldt eût trouvé une occasion de me faire parvenir la tragédie japonaise... IY 18 PATS DU 81X0 Chose singulière ! Ces bons Bavarois, qui nous en voulaient tant de n'avoir pas pris parti pour eux dans cette guerre, n'avaient pas la moindre animo- sité contre les Prussiens. Ni honte des défaites, ni haine du vainqueur. — « Ce sont les premiers sol- dats du monde!... » me disait avec un certain orgueil l'hôtelier de la Grappe-Bleue, le lendemain de Kissingen, et c'était bien le sentiment général à Munich. Dans les cafés on s'arrachait les journaux de Berlin. On riait à se tordre aux plaisanteries du Kladderadatsch, ces grosses charges berlinoises aussi lourdes que le fameux marteau-pilon de l'usine Kruppj qui pèse cinquante mille kilogrammes. L'EMPEREUR AVEUGLE. 525 L'entrée prochaine des Prussiens n'étant plus un doule pour personne, chacun se disposait à les bien recevoir. Les brasseries s'approvisionnaient de sau- cisses, de quenelles. Dans les maisons bourgeoises on préparait des chambres d'officiers... Seuls, les musées manifestaient quelque inquié- tude. Un jour, en entrant à la Pinacothèque, je trouvai les murs nus et les gardiens en train de clouer les tableaux dans de grandes caisses prêtes à partir pour le Sud. On craignait que le vainqueur, très-scrupuleux pour les propriétés particulières, ne le fût pas autant pour les collections de l'État. Aussi, de tous les musées de la ville, il n'y avait que celui de M. de Sieboldt qui restât ouvert. En sa qualité d'officier hollandais, décoré de l'Aigle de Prusse, le colonel pensait que, lui présent, personne n'oserait toucher à sa collection ; et en attendant l'arrivée des Prussiens, il ne faisait plus que se promener avec son grand costume, à travers les trois longues salles que le roi lui avait données au jardin de la cour, espèce de Palais-Royal, plus vert et plus triste que le nôtre, entouré de murs de cloître peints à fresque. Dansée grand palais morne, ces curiosités étalées, étiquetées, constituaient bien le musée, cet assem- blage mélancolique de choses venues de loin, déga- gées de leur milieu. Le vieux Sieboldt lui-même avait l'air d'en faire partie. Je venais le voir tous les jours, et nous passions ensemble de longues heu- res a teuilleter ces manuscrits japonais ornés de 88 336 G05TES DU LUNDI. planches, ces livres de science, d'histoire, les uns si immenses, qu'il fallait lesétaler à terre pour les ouvrir, les autres hauts comme l'ongle, lisibles seulement à la loupe, dorés, fins, précieux. H. de Sieboldt me faisait admirer son encyclopédie japonaise en quatre- vingt-deux volumes, ou bien il me traduisait une ode du Hiaknin, merveilleux ouvrage publié par les soins des empereurs japonais, et où Ton trouve les vies, les portraits et des fragments lyriques des cent plus fameux poètes de l'empire. Puis nous ran- gions sa collection d'armes, les casques d'or à lar- ges mentonnières, les cuirasses, les cottes de maille, ces grands sabres à deux mains qui sentent leui chevalier du Temple et avec lesquels on s'ouvre si bien le ventre. Il m'expliquait les devises d'amour peintes sur les coquilles dorées, m'introduisait dans les inté- rieurs japonais en me montrant le modèle de sa maison de Yédo, une miniature de laque où tout était représenté, depuis les stores de soie des fenê- tres jusqu'aux rocailles du jardin, jardinet de Lilli- put, orné des plantes mignonnes de la flore indigène. Ce qui m'intéressait aussi beaucoup, c'était les objets du culte japonais, leurs petits dieux en bois peint, les chasubles, les vases sacrés, et ces cha- pelles portatives, vrais théâtres de pupazzi, que cha- que fidèle a dans un coin de sa maison. Les petites idoles rouges sont rangées au fond ; une mince corde à nœuds pend sur le devant. Avant de corn- L'EMPEREUR AVEUGLE. 327 mencer sa prière, le Japonais s'incline et frappe de cette corde un timbre qui brille au pied de l'autel ; c'est ainsi qu'il appelle l'attention de ses dieux. Je prenais un plaisir d'enfant à faire sonner ces tim- bres magiques, à laisser mon rêve s'en aller, roulé dans cette onde sonore, jusqu'au fond de ces Asics d'Orient où le soleil levant semble avoir tout doré, depuis les lames de leurs grands sabres jusqu'aux tranches de leurs. petits livres... Quand je sortais de là, les yeux pleins de tous ces reflets de laque, de jade, de couleurs éclatantes des cartes géographiques, les jours surtout où le colonel m'avait lu une de ces odes japonaises d'une poésie chaste, distinguée, originale, si profonde, les rues de Munich me faisaient un singulier effet. Le Japon, là Bavière, ces deux pays nouveaux pour moi, que je connaissais presque en même temps, que je voyais l'un à travers l'autre, se brouillaient, se confon- daient dans ma tête, devenaient une espèce de pays vague, de pays du bleu... Cette ligne bleue des voyages que je venais de voir sur les tasses japo- naises dans le trait des nuages et l'esquisse de l'eau, je la retrouvais sur les fresques bleues des mu- railles... Et ces soldats bleus qui faisaient l'exer- cice sur les places, coiffés de casques japonais, et ce grand ciel tranquille d'un bleu de Vergiss-mein- nichty et ce cocher bleu qui me ramenait à l'hôtel de la Grappe-Bleue!... 528 COSTES DU LUNDL Il était bien du pays bleu aussi, ce lac éiincelant qui miroite au fond de ma mémoire. Rien que d'écrire ce nom de Starnberg, j'ai revu tout près de Munich la grande nappe d'eau, unie, pleine de ciel, rendue familière et vivante par la fumée d'un petit steamer qui longeait les bords. Tout autour les mas- ses sombres des grands parcs, séparées de place en place, comme ouvertes par la blancheur des villas. Plus haut, des bourgs aux toits serrés, des nids de maisons posés sur les pentes ; plus haut encore les montagnes du Tyrol, lointaines, couleur de l'air où elles flottent, et dans un coin de ce tableau un peu classique, mais si charmant, le vieux, vieux bate- lier, avec ses longues guêtres et son gilet rouge à boutons d'argent, qui me promena tout un dimanche, et paraissait si fier d avoir un Français dans son ba- teau. Ce n'était pas la première fois que pareil honneur lui arrivait. Il se souvenait très-bien d'avoir, dans sa jeunesse, fait passer le Starnberg à un officier. Il y avait soixante ans de cela, et à la façon respectueuse L'EMPEREUR AVEUGLE. 32î> dont le bonhomme me parlait, je sentais l'impres- sion qu'avait dû lui faire ce Français de 1806, quel- que bel Oswald du premier empire en collant et bot- tes molles, un schapska gigantesque et des insolences de vainqueur!... Si le batelier de Starnberg vit en- core, je doute qu'il ait autant d'admiration pour les Français. C'est sur ce beau lac et dans les parcs ouverts des résidences qui l'entourent que les bourgeois de Mu- nich promènent leurs gaietés du dimanche. La guerre n'avait rien changé à cet usage. Au bord de l'eau, quand je passai, les auberges étaient pleines; de grosses dames assises en rond faisaient bouffer leurs jupes sur les pelouses. Entre les branches qui se croisaient sur le bleu du lac, des groupes de Gretchen et d'étudiants passaient, auréolés d'une fumée de pipe. Un peu plus loin, dans une clairière du parc Maximilien, une noce de paysans, bruyante et voyante, buvait devant de longues tables en tré- taux, tandis qu'un garde-chasse en habit vert, campé, le fusil au poing, dans l'attitude d'un homme qui tire, faisait la démonstration de ce mer- veilleux fusil à aiguille dont les Prussiens se ser- vaient avec tant de succès. J'avais besoin de cela pour me rappeler qu'on se battait à quelques lieues de nous. On se battait pourtant, il faut bien le croire, puisque ce soir-là, en rentrant à Munich, je vis sur une petite place, abritée et recueillie comme un coin d'église, des cierges qui brûlaient tout au- 28. 530 CONTES DU LUNDI. tour de la Marien-Saule, et des femmes age- nouillées, dont un long sanglot secouait la prière... VI LA BAVARXA Malgré tout ce qu'on a écrit depuis quelques années sur le chauvinisme français, nos sottises patriotiques, nos vanités, nos fanfaronnades, je ne crois pas qu'il y ait en Europe un peuple plus vantard, plus glorieux, plus infatué de lui-même que le peuple de Bavière. Sa toute petite histoire, dix pages détachées de l'his- toire de l'Allemagne, s'étale dans les rues de Mu- nich, gigantesque, disproportionnée, tout en pein- tures et en monuments, comme un de ces livres d'étrennes qu'on donne aux enfants ; peu de texte et beaucoup d'images. A Paris, nous n'avons qu'un arc de triomphe ; là-bas ils en ont dix ; la porte des Vic- toires, le portique des Maréchaux, et je ne sais combien d'obélisques élevés : à la vaillance des guerriers bavarois. 11 fait bon être grand homme dans ce pays-là ; on est sûr d'avoir son nom gravé partout dans la pierre, dans le bronze, et au moins une fois sa statue au milieu d'une place, ou tout au haut de L'EMPEREUR AVEUGLE. 331 quelque frise parmi des victoires de marbre blanc. Cette folie des statues, des apothéoses, des monu- ments commémorât] fs est poussée à un tel point chez ces bonnes gens, qu'ils ont, au coin des rues, des socles vides tout dressés, tout préparés pour les célé- brités inconnues du lendemain. En ce moment, toutes les places doivent être prises. La guerre de 1870 leur a fourni tant de héros, tant d'épisodes glorieux!... J'aime à me figurer, par exemple, l'illustre gé- néral von der Thann déshabillé à l'antique au milieu d'un square verdoyant, avec un beau piédestal orné de bas-reliefs représentant d'un côté les Guerriers bavarois incendiant le village de Bazeilles, de l'autre les Guerriers bavarois assassinant des blessés français à l'ambulance de Wœrth. Quel splendide monument cela doit faire ! Non contents d'avoir leurs grands hommes épar- pillés ainsi par la ville, les Bavarois les ont réunis dans un temple situé aux portes de Munich, et qu'ils appellent la Ruhmeshalle (la salle de la gloire). Sous un vaste portique de colonnes de marbre, qui s'avancent en retour en formant les trois côtés d'un carré, sont rangés sur des consoles les bustes des Électeurs, des rois, des généraux, des juriscon- sultes, etc.. (On trouve Je catalogue chez le gar- dien.) Un peu en avant se dresse une statue colossale, une Bavaria de quatre-vingt-dix pieds, debout au T .332 CONTES DU LUNDI. sommet d'un de ces grands escaliers si tristes qui montent à découvert dans la verdure des jardins publics. Avec sa peau de lion sur les épaules, son glaive serré dans une main, dans l'autre la couronne de la gloire (toujours la gloire !) cette immense pièce de bronze, à l'heure où je la vis, sur la fin d'une de ces journées d'août où les ombres s'allon- gent démesurément, remplissait la plaine silencieuse de son geste emphatique. Tout autour, le long des colonnes, les profils des hommes célèbres grima- çaient au soleil couchant. Tout cela si désert, si morne ! En entendant mes pas sonner sur les dalles, je retrouvais bien cette impression de grandeur dans le vide qui me poursuivait depuis mon arrivée à Munich. Un petit escalier en fonte grimpe en tournant dans l'intérieur de la Bavaria. J'eus la fantaisie de monter jusqu'en haut et de m'asseoir un moment dans la tête du colosse, un petit salon en rotonde éclairé par deux fenêtres qui sont les yeux. Malgré ces yeux ouverts sur l'horizon bleu des Alpes, il fai- sait très-chaud là dedans. Le bronze, chauffé par le soleil, m'enveloppait d'une chaleur alourdissante. Je fus obligé de redescendre bien vite... Mais, c'est égal, cela m'avait suffi pour te connaître, ô grande Bavaria boursoufflée et sonore! J'avais vu ta poitrine sans cœur, tes gros bras de chanteuse, enflés, sans muscles, ton glaive en métal repoussé, et senti' dans ta tête creuse l'ivresse lourde et la torpeur d'un cer- L'EMPEREUR AVEUGLE. 335 veau de buveur de bière... Et dire qu'en nous em- barquant dans cette folle guerre de 1870, nos diplo- mates avaient compté sur toi. Ah ! s'ils s'étaient donné la peine de monter dans la Bavaria, eux aussi 1 VU LEMPBRBUR ATOTOUs!.. 11 y avait dix jours que j'étais à Munich, et je n'avais encore aucune nouvelle de ma tragédie japo* naise. Je commençais à désespérer, lorsqu'un soir dans le petit jardin de la brasserie où nous prenions nos repas, je vis arriver mon colonel avec une figure rayonnante. « Je l'ai ! me dit-il ; venez de- main matin au musée... Nous la lirons ensemble, vous verrez si c'est beau. » 11 était très-animé ce soir-là. Ses yeux brillaient en parlant. 11 déclamait à haute voix des passages de la tragédie, essayait de chanter les chœurs. Deux ou trois fois sa nièce fut obligée de le faire taire: «Ounclé..., ounclé... » J'attribuai cette fièvre, cette exaltation à un pur enthousiasme lyrique. En effet, les fragments qu'il me récitait me paraissaient très-beaux, et j'avais hâte d'entrer en possession de mon chef-d'œuvre. 534 CONTES DU LUNDI. Le lendemain, quand j'arrivai au jardin de la eour, je fus très-surpris de trouver la salle des col- lections fermée. Le colonel absent de son musée, c'était si extraordinaire que je courus chez lui avec une vague inquiétude. La rue qu'il habitait, une rue de faubourg paisible et courte, des jardins, des maisons basses, me parut plus agitée que d'habi- tude. On causait par groupes devant les portes. Celle de la maison Sieboldt était fermée, les per- siennes ouvertes. Des gens entraient, sortaient d'un air triste. On sentait là une de ces catastrophes trop grandes pour le logis, et qui débordent jusque dans la rue... En arrivant, j'entendis des sanglots. C'était au fond d'un petit couloir, dans une grande pièce encombrée et claire comme une salle d'étude. Il y avait là une longue table en bois blanc, des livres, des manus- crits, des vitrines à collections, des albums cou* verts en soie brochée ; au mur, des armes japonai- ses, des estampes, de grandes cartes géographiques, et dans ce désordre de voyages, d'études, le colonel étendu sur son lit, sa longue barbe droite sur sa poitrine, avec la pauvre petite « Ounclé » qui pleu- rait à genoux dans un coin. M. de Sieboldt était mort subitement pendant la nuit. Je partis de Munich le soir même, n'ayant pas le courage de troubler toute cette désolation à propos d'une fantaisie littéraire, et c'est ainsi que de la merveilleuse tragédie japonaise, je ne connus ja- L'EMPEREUR AVEUGLE. 535 mais que le titre : V Empereur aveugle /... Depuis, nous avons vu jouer une autre tragédie, à qui ce titre rapporté d'Allemagne aurait bien convenu : sinistre tragédie, pleine de sang et de larmes, et qui n'était pas japonaise celle-là. FIN TABLE DES MATIÈRES PREMIÈRE PARTIE LA FANTAISIE ET L'HISTOIRE La dernière classe , 5 La partie de billard 15 La vision du juge de Colmar 20 L'enfant espion 27 Les mères 38 Le siège de Berlin 46 Le mauvais zouave • 57 La pendule de Bougival 64 La défense de Tarascon .......... 73 Le Prussien de Bélisaire 85 Les paysans à Paris . . . . 03 Aux avant-postes 98 Paysages d'insurrection 109 Le bac H6 Le porte-drapeau 123 La mort de Chauvin • . • • • 151 Alsace! Alsace! 143 Le caravansérail. • • . • . 144 Un décoré* du 15 août . . 150 29 •t. 338 TABLE DES MATIÈRES. Mon képi! 160 Le turco de la Commune 166 Le* concert de la huitième 172 La bataille du Père-Lachaisc. . 178 Les petits pâtés 184 Monologue à bord 192 Les fées de France * . . 19&» DEUXIÈME PARTIE CAPRICES ET SOUVENIRS Un teneur de livres 207 Avec* trois cent mille francs que m'a promis Girardin.. . . 214 Arthur 220 Les trois sommations 227 Un soir de première 254 La soupe au fronuige 259 Le dernier livre 244 Maison à vendre 250 Conlc^dc Noël. — Un réveillon dans Je marais 257 — Les trois messes basses 265 Le Pape est mort 278 Paysages gastronomiques 285 La moisson au bord de la mer 291 Les émotions d'un perdreau rouge • • . . ^.> Le miroir . , 508 L'empereur aveugle •••••••••••••• 312 « < « Paris. -T- Typ. Pùlit fila aîné, 5, rue des Grands- Augustins.